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Claverie, Pierre
De 1938 à 1996
Eglise Catholique
Algérie

Pierre Claverie, l'évêque catholique d'Oran et protagoniste du dialogue islamo-chrétien, a été assassiné par des militants islamistes par une explosion à l'entrée piégée de sa maison. Son chauffeur, un jeune algérien, Mohammed Bouchikhi, a aussi été tué, et leur sang mélangé est devenu symbolique, pour beaucoup, du désir qu'avait l'évêque d'être accueilli et accepté par le peuple algérien et de participer à leurs souffrances.

Claverie est né à Algiers en 1938, enfant de colons français, les "pieds noirs." Il a passé une enfance heureuse au sein d'une famille affectueuse, mais n'avait aucun contact avec sa communauté immédiate, composée d'arabes musulmans. Pendant son adolescence, il a participé à un groupe de scouts organisé par les prêtres dominicains (l'Ordre des Prédicateurs). Après ses années de lycée à Algers, il est parti en France faire des études de mathématques, de physique et de chimie à l'Université de Grenoble en 1957, juste au moment où l'avenir de la colonie française était en jeu. Au début, il a fait partie d'un groupe d'étudiants d'Algérie, des militants de droite qui contestaient la gauche catholique et brûlaient leurs journaux, mais peu à peu, il a commencé à voir le point de vue de ses adversaires, et à condamner les atrocités de l'OAS (Organisation de l'Armée Secrète) dans son pays natal.

Après deux années à Grenoble, il a rejoint le noviciat de l'Ordre des Prédicateurs près de Lille, où il a été influencé par les théologiens dominicains célèbres, Chenu et Congar. Il a continué ses études pour la prêtrise à la faculté du Saulchoir, où il a fait sa profession. Peu après, il est rentré à Algers pour faire son service militaire en qualité de non-combattant. En 1961, le coup d'état monté par certains éléments de l'armée française et l'OAS n'ayant pas réussi, la France s'est retirée, et l'Algérie est devenue indépendante l'année suivante. Claverie est rentré en France pour finir ses études théologiques à la faculté du Saulchoir et a été ordonné prêtre en 1965.

En 1967, de retour cette fois à la nouvelle Algérie, il a commencé immédiatement à apprendre l'arabe chez les Soeurs libanaises du Sacré Coeur, dans leur Institut Pédagogique Arabe. Il a appris l'arabe assez vite, et le parlait couramment et sans accent. C'est à cette époque qu'il a commencé à faire certains rapprochements avec les arabes et l'Islam. L'Islam populaire en Algérie était soufiste, mais de nouveaux maîtres sunnites en provenance de l'Egypte et de l'Arabie Saoudite essayaient de promulguer une forme plus orthodoxe de l'Islam, et ils étaient en campagne contre toutes traditions non-arabes comme celles des Kabyles et des Berbères. Cet effort a créé un mouvement de réforme ou d'Islam de nature intégriste.

Claverie est devenu maître de conférences à l'institut diocésain de la rue des glycines, et a succédé à son ami Henri Teissier, devenant directeur. Il a formé des amitiés de longue durée avec des algériens de tous les niveaux sociaux. Par moyen d'un ami, le pasteur Jacques Blanc, il a fait connaissance de l'association du Conseil Mondial des Eglises (World Council of Churches), Rencontre et Développement, dont il est devenu par la suite le directeur. Quand on a proposé de nommer Claverie à l'Institut Dominicain Islamique du Caire où qu'il entame des études à l'Institut Arabe et Islamique Pontifical à Rome, géré par les Missionnaires d'Afrique, il a refusé. Son objectif primordial était de rester en Algérie et de s'y identifier.

Quand Henri Teissier a été nommé coadjuteur à Algers, Claverie est devenu, après lui, évêque d'Oran en 1981. Le sermon qu'il a prêché en arabe et en français lors de son ordination en tant qu'évêque était en fait un manifeste pour les chrétiens en Algérie, une minorité dans "la maison de l'Islam." Le texte a souligné le besoin du respect mutuel et de la tolérance, tout en évitant toutes formes d'évangélisation agressive et de fanatisme. Parmi ses premiers gestes en qualité d'évêque on peut citer : le don d'une église pour qu'elle devienne une mosquée, et la transformation de sa cathédrale en centre culturel, un endroit où ses amis musulmans pouvaient donner des cours et des conférences. Une amitié formée avec le pasteur méthodiste David Butler à cette époque a duré le reste de sa vie.

Comme évêque, Claverie était avant tout prédicateur. Il prenait part à des retraites et des discussions, donnait des conférences, et rédigeait les éditorials pour le magazine du diocèse. Il n'avait pas peur de dire ce qu'il pensait, et les démentis ne le gênaient pas. Il possédait des qualités attirantes : une chaleur humaine, le don des relations personnelles, et des idées claires et solides. Ces qualités étaient fondées sur un style de vie simple et religieux, et sur une grande capacité pour la concentration dans la prière.

Après le deuxième concile du Vatican, et l'enseignement qui en découla, Claverie développa une approche originale par rapport au dialogue islamo-chrétien. Alors que le discours devenait de plus en plus polémique en Algérie, il abandonna le "dialogue des congrès" et chercha plutôt des échanges où régnait la confiance réciproque dans un dialogue de vie. Il voulait respecter la conscience de chacun, et être à l'écoute de la voix du St. Esprit qui parlait en dehors de l'église. En 1987, Claverie a été nommé au concile pontifical pour le dialogue entre les religions, et il a continué sa recherche d'un "Islam dialogique." Le dialogue, cela voulait dire accepter les différends d'autrui, mais sans compromis sur ce qui est essentiel. Par la suite, il a contribué à la rédaction d'un document du concile intitulé Dialogue et Proclamation, un document qui prévoit une place pour l'Islam dans l'économie du salut, étant une foi qui mène au vrai dieu.

Sur fond d'une intolérance croissante en Algérie, Claverie a été invité à présenter ces idées à la mosquée de Paris en 1988. Ce congrès très connu, qui s'est déroulé en français et en arabe, a commencé par une lamentation de l'héritage de la polémique et de l'exclusion partagé par les chrétiens comme par les musulmans. Claverie a souligné l'importance de contacts et d'échanges, le besoin de reconnaître en l'autre un agent libre et responsable, ainsi que la nécéssité de créer un climat de confiance et d'amitié, un climat qui permet de confronter les différends. C'était un appel éloquent à la réciprocité comme condition de dialogue.

En 1987, Claverie a entamé sa demande de citoyenneté algérienne. Quoique ce statut n'ait pas été réalisé avant sa mort, même neuf ans après, l'évêque avait trouvé qu'il était de plus en plus chez lui dans le coeur du peuple algérien, et de moins en moins dans les propriétés, les bâtiments et les institutions de l'église. En Algérie, l'église catholique était de plus en plus mise en marge, et perdait sa position sociale. Les chrétiens se sont vus expulsés de postes de responsabilité, et le personnel de l'église se trouvait désormais presque totalement au service des institutions algériennes et des pauvres. Le caractère arabe et musulman du pays était de plus en plus souligné, et les missionnaires qui restaient dans le pays étaient ceux qui le voulaient à tout prix. Claverie ne regretta pas cette perte de l'influence de l'église, puisque, pour lui, l'église, comme son fondateur, était là pour donner sa vie aux autres. Même si son église était de plus en plus composée de travailleurs dans l'industrie pétrolière et d'étudiants, il insistait que ce n'était pas une église de marginaux, mais une église qu'il fallait intégrer au contexte algérien.

En attendant, le FSI (Front du Salut Islamique) déclenchait une révolution islamique et sociale contre le gouvernement du FLN (Front de Libération Nationale) et les classes dominantes, qui s'étaient enrichies au pétro-dollars. Les élections municipales et ouvertes de 1991, gagnées par le FSI, ainsi que l'élection générale de l'année suivante, qui a été annulée par l'armée, ont préparé le terrain pour la guerre civile. Claverie a condamné la prise de pouvoir militaire, et il était pour les objectifs sociaux du FSI, mais les islamistes, suivant l'exemple de l'OAS, ont essayé de saisir le pouvoir par la force, par moyen de commandos armés formés en Afghanistan. L'assassinat du président Boudiaf en 1992 a été suivi du meurtre d'intellectuels, d'écrivains et d'artistes. Sous peu, la violence croissante a gagné l'église. Cette violence a été condamnée par Claverie, et il a accueilli les jeunes algériens qui se sont convertis secrètement au christianisme par réaction à l'extrémisme musulman. En 1994, Claverie a assisté à l'Assemblée Spéciale pour l'Afrique convoquée par le Synode des Evêques à Rome, mais cette année a aussi vu l'assassinat de quatre Missionnaires d'Afrique et de quatre autres membres du clergé en Algérie. Claverie a dénoncé la lâcheté des meurtriers, mais a déclaré que les chrétiens en Algérie étaient au bon endroit -- au pied de la croix, sur les "lignes de fracture" de la société algérienne. En 1995, la tentative peu judicieuse de la Communauté de St. Egide, à Rome, de négocier un accord de paix entre les groupes musulmans en Algérie, a mené à une mésentente sérieuse avec le gouvernement algérien. Les évêques algériens, qui n'avaient pas été consultés par rapport à cette initiative, se sont trouvés déchirés entre leur loyauté au gouvernement et leur désir de voir la paix. Vers la fin de l'année, encore trois soeurs ont été assassinées, et en 1996, les sept moines trappistes de Tibhirine. Le poème de Hawa Djabali, composé en honneur des martyrs chrétiens, lui est venu en aide: "Ils sont restés et nous avons demandé pourquoi. Il n'y a pas eu de réponse. C'était une fidélité de longue date..." Il a été réconforté plus encore par l'exemple de fidélité héroïque au royaume de Dieu donné par Dietrich Bonhoeffer à la fin de la deuxième guerre mondiale. Claverie se souvint que Bonhoeffer avait écrit, "Pour nous, le royaume vient en notre mort."

Claverie avait pris des précautions de sécurité sur le plan personnel, mais spirituellement parlant, il était tout aussi bien préparé pour sa fin quand elle est venue pour lui le 1er août 1996. Un de ses amis musulmans, Redouane Rahal, a dit de lui, "L'Algérie, qui a vu la naissance d'Augustin et du Sheikh Ben Badis, a aussi l'honneur d'avoir mis au monde un Pierre Claverie. Ils ont fait le même chemin dans la lutte pour la justice et pour le respect d'autrui, toutes différences comprises."

Aylward Shorter, M. Afr.



Sources:

Pérennès, Jean-Jacques. Pierre Claverie. Un Algérien par Alliance. Paris : Editions du Cerf, 2000.
Duval, Armand. C'était une Longue Fidélité. Paris :Mediaspaul, 1998.


Cet article, soumis en 2003, a été recherché et écrit par le Prof. Aylward Shorter, M. Afr., Président émerite de Tanganza College Nairobi, Université Catholique d'Afrique Orientale. Traduction de l'anglais par Samuel Sigg.




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