Maondé, Charles

1865-1907
Église Catholique (Spiritan)
Congo

L’abbé Charles Maondé était le premier prêtre du vicariat apostolique de Loango au Congo-Brazzaville.

Le 19 novembre 1882, le P. Hippolyte Carrie, missionnaire à Landana [1], écrivait à propos des enfants regroupés à la mission à cette époque : “Leur nombre, qui, en 1879 était de 115, s’est élevé, en 1881, à 149, et s’accroît successivement. Au point de vue des études, ils se partagent en trois sections. La première est celle des latinistes, qui forment le commencement de notre séminaire indigène. Ils ne sont encore que 6, dont 3 de la force d’élèves de troisième. Pour ces vocations, il importe d’aller avec prudence et sans rien presser.” [2]

Dix ans plus tard, le 17 décembre 1892, Mgr. Carrie, devenu entre temps vicaire apostolique de Loango, confère le sacerdoce à deux de ces séminaristes. L’un d’eux, Louis de Gourlet, attaché à la préfecture apostolique de Landana, n’y exercera son ministère que pendant deux ans, victime, le 2 janvier 1895, de la tuberculose. Le second, Charles Maondé, esclave racheté quand il était enfant, fait partie du clergé du vicariat apostolique de Loango et s’y dévouera quinze ans durant. C’est lui que nous allons suivre, de ses origines, d’un village voisin de la capitale de l’ancien royaume du Congo, à sa mort, en France, en 1907.

Mais il nous faut auparavant exposer brièvement dans quel contexte s’est préparée et s’est réalisée cette première ordination d’un prêtre congolais.

La nécessité d’un clergé “tiré du pays même”

En septembre 1873, le P. Charles Duparquet, le P. Hippolyte Carrie et le F. Fortunat Engel ont fondé la mission de Landana devenue ainsi le chef-lieu de la préfecture apostolique du Congo.[3]

Esprit éminemment doué, cultivé, savant et artiste, précis et organisateur [4], le P. Duparquet ajoutait à toutes ces brillantes qualités une expérience approfondie de l’Afrique et de ses besoins spirituels. Le Sénégal, le Zanguebar et la Gabon avaient déjà bénéficié de son apostolat. Partout, comme en France et même au Portugal où il avait aussi exercé son ministère, il s’était intéressé à la formation de la jeunesse et particulièrement de la jeunesse cléricale.[5]

C’est lui qui, dès 1875, avait ouvert, parmi les œuvres d’éducation de la mission, une section de latinistes, début d’un petit séminaire qu’il considère comme “l’œuvre majeure de la préfecture.”[6]

Le P. Carrie partage les convictions de son confrère et quand il deviendra vicaire apostolique de Loango, à maintes reprises il rappellera à ses missionnaires la nécessité prioritaire de former un clergé indigène. Voici un extrait de ce qu’il écrira plus tard dans une lettre pastorale :

Il faut (donc) que nous cherchions dans notre Mission et le personnel et les ressources que le Bon Dieu y a mis pour son évangélisation, car, puisque Dieu veut le salut de tous, il leur fournit aussi les moyens d’y arriver. C’est pourquoi nous devons croire que Dieu a donné à ces contrées les vocations et les ressources nécessaires. mais il faut rechercher ces vocations, les susciter, les cultiver, s’y appliquer sérieusement et faire tout ce qui dépend de soi pour cette grande œuvre. Il faudrait ensuite donner à ce personnel apostolique une formation qui soit africaine, appropriées aux besoins et aux ressources du pays, sans quoi la route est faussée et jamais le but ne sera atteint. [7]

Le P. Duparquet et le P. Carrie suivaient en cela les directives romaines et se montraient fidèles disciples du P. Libermann : quand il fonde la société des Missionnaires du Saint-Cœur de Marie, ce souci est présent dans tous ses grands textes missionnaires, que ce soit dans sa Règle provisoire écrite à Rome en 1840, dans son Projet pour le salut des peuples des côtes de l’Afrique envoyé au cardinal Fransoni, préfet de la sacrée congrégation de la Propagande, en octobre 1844, et plus encore dans son grand Mémoire pour les missions des Noirs présenté au même, en 1846. Lorsqu’il rentre avec ses troupes dans la congrégation du Saint-Esprit dont il devient le supérieur et le rénovateur en 1848, il prend soin de bien préciser la chose dans ses Règlements de la Congrégation du Saint-Esprit : “Dans les contrées lointaines, ils [les membres de la congrégation] aviseront, par tous les moyens que la divine Providence leur fournira, à former un clergé tiré du pays même.” [8]

Il fallait souligner cet aspect des choses, car, sur cette question, les avis ne sont pas tous concordants. Dans le vicariat apostolique de Brazzaville, par exemple, voisin pourtant de celui de Loango, Mgr. Prosper Augouard pense que la formation d’un clergé indigène sera l’aboutissement d’une longue évolution et c’est ainsi, qu’à Brazzaville, les deux premières ordinations de prêtres “tirés du pays” n’auront lieu qu’en 1938. [9]

Le rachat d’enfants esclaves

Un autre élément fait partie du contexte de l’époque et demande explication ; mais nous ne rentrerons pas ici dans les détails. Il s’agit du rachat, par la mission de Landana, d’enfants-esclaves, ce qui, il faut le préciser, s’est pratiqué ailleurs aussi. [10]

Au moment où le P. Duparquet et le P. Carrie s’installent à Landana (1873), la traite des esclaves vers l’extérieur de l’Afrique est abolie depuis plusieurs années, mais elle a laissé des traces et un certain trafic intérieur subsiste. Une des priorités des fondateurs de la mission est l’éducation des enfants par l’école qu’ils considèrent comme la base de la future chrétienté. En rachetant des enfants, ils les délivrent de l’esclavage et ils pensent pouvoir les former à des tâches complémentaires de celles qu’ils demandent aux “enfants libres”.

Dès le 8 octobre 1873, le P. Duparquet écrit à Mgr. Gaume [11]:

Nous n’avons encore avec nous que des enfants libres, mais notre désir serait de commencer aussi l’œuvre du rachat des petits esclaves. Ceux-ci, en retour du bienfait de leur libération, rendraient d’utiles services à la mission, soit pour la culture des terres, soit pour les divers emplois. Ces travaux manuels et l’agriculture en particulier qui est réputée dans le pays profession servile, ne sauraient convenir à des enfants libres, aux nôtres surtout, attendu qu’ils appartiennent aux meilleures familles indigènes de la contrée. Ce sont aussi ces jeunes libérés que nous pourrions plus facilement élever pour la formation du clergé indigène. À Mboma [12], on obtient pour 35 F ou moyennant 3 fusils, un petit garçon de 10 à 14 ans : quelquefois même il ne coûte que 11 F. Je vais par la première bonne occasion en faire venir une demi-douzaine. Le prix d’un homme varie de 75 à 100 F. [13]

Le projet connaît bientôt un commencement de réalisation :

Nous avons trois catégories d’enfants : les mulâtres, installés au St Cœur de Marie ; les petits enfants rachetés par nous de l’esclavage, placés à St Joseph ; et les enfants libres que les noirs nous confient, et qui sont installés avec le P. Carrie à St Jacques. (…) Les enfants que nous avons rachetés nous donnent (aussi) beaucoup de consolations. Nous en avons 12, que j’ai fait racheter à Mboma. Ces petits Congos sont charmants par leur docilité et leurs excellentes dispositions. Il y en a des environs de San Salvador. [14]

Les premières mentions du jeune Maondé

C’est dans une lettre adressée par le P. Duparquet à Mgr. Gaume, depuis Landana, le 7 novembre 1875 [15], que nous trouvons la première mention du jeune Maondé. Cette lettre est un document qui mérite d’être intégralement citée, car elle explique clairement ce que veut faire le P. Duparquet en rachetant de jeunes esclaves, et notamment sa visée missionnaire à long terme :

Monseigneur,

Vous m’avez envoyé le 1er janvier 1874 une somme de 500 F et le 1er janvier 1875 une autre somme de 500 F, ce qui fait 1 000 F. Or avec ces mille francs je vous ai acheté, Monseigneur, 20 enfants dont 17 garçons et 3 filles.

Voici les noms de ces enfants dans l’ordre chronologique de leur rachat :

1°. Soum Franç.s Xavier, 2°. Antonio Féréol, 3°. Philippe Jean Bte, 4°. Pindo Alexis, 5°. Bendobaki Joseph, 6°. Sora Clément, 7°. Sambo Alexandre, 8°. Loukibou Émile, 9°. Malombe Gabrielle, 10°. Bembé, 11°. Pai, 12°. Pembellé, 13°. Napoli, 14°. Mahondé [16], 15°. Telemina, 16°. Mvoula, 17°. Balenda Marie Pacifique, 18°. Kingana, 19°. Makango, 20°. Mayada Célestine.

Les trois filles sont Malombe, Balenda et Mayada, ainsi que l’indiquent les prénoms chrétiens.

Les neufs premiers nous ont coûté peu cher et ont été, comme l’on dit ici, achetés à la porte, c. à. d. que les vendeurs sont venus nous les offrir à la maison. Nous n’avons pas eu lieu d’être entièrement satisfaits de ces premiers achats. En effet les noirs des environs n’ont pas une très grande quantité d’esclaves et tiennent à les conserver, quand ils en vendent, ils choisissent de préférence les plus mauvais et il est assez difficile à un premier coup d’œil de discerner les qualités d’un sujet. Il s’est donc trouvé que plusieurs de ces enfants ne nous ont pas donné les satisfactions possibles. Alors pour éviter un tel inconvénient nous avons résolu de les faires venir désormais de Boma dans l’intérieur du Congo, et nous n’avons eu qu’à nous féliciter de cette mesure.

Boma est un point très important de commerce dans le Zaïre à 30 lieues environ de l’embouchure sur la rive droite. Le fleuve est magnifique à cet endroit et a au moins une lieue de largeur de sorte que des navires assez grands peuvent remonter jusque-là. C’est à Boma qu’arrivent toutes les caravanes de l’intérieur du Congo apportant de l’ivoire, de l’huile de palme, des coconotes, des arachides et de la gomme. Beaucoup de ces caravanes viennent par terre jusqu’à Nosouk sur la rive gauche, puis descendent en pirogue jusqu’à Boma. Avec les produits agricoles ils amènent aussi un grand nombre d’esclaves pour vendre. Et il faut remarquer ici que ces esclaves ne sont point des gens libres auxquelles [sic] on a ravi injustement la liberté. Les uns sont esclaves de naissance, d’autres sont vendus par leurs parents, d’autres enfin par des créanciers. Un négociant français de la localité, qui nous est dévoué et qui autrefois était employé à l’émigration et par conséquent s’entend parfaitement à choisir les esclaves, est chargé de nous acheter les meilleurs enfants qui apparaissent au marché. Il nous en a dernièrement envoyé neuf qui ne laissent rien à désirer. Mr. Conquy, l’agent en chef des factoreries françaises m’avait dit en se chargeant de la commission : je vous enverrai des perles ; je vous assure que ce sont des diamants.

Ces enfants font notre plus grande consolation. Ils sont gais, actifs, laborieux, dociles et dévoués. En outre, ils sont robustes et bien portants. Tout le monde est émerveillé de mes petits noirs et nous les envient ; les indigènes eux-mêmes viennent nous demander à les acheter, mais comme vous pensez bien, fort inutilement. Leur temps est partagé entre la classe et l’agriculture. Comme nous ne sommes pas riches, il faut qu’ils gagnent une partie de leur entretien. Ils ont déjà ensemencé de bons jardins, et j’espère qu’ils parviendront à couvrir en grande partie les frais de leur entretien. D’ailleurs nous les habituons à une vie simple et frugale. Nous tenons à conserver dans les usages du pays tout ce qui est bon. Ils ont pour vêtement un pagne de coton qui les enveloppe de la ceinture aux genoux, pour lit une natte étendue sur le sol, [pour ustensiles ?] les fruits vidés du baobab et des calebasses, pour nourriture principale, la racine de manioc et les haricots. Le manioc ici remplace le pain et pour assaisonner leurs aliments, ils font différentes sauces avec les fruits oléagineux du palmier, les tomates et les piments : tout cela est peu dispendieux.

Leur établissement est séparé des autres œuvres et porte le vocable de St. Joseph. Ces enfants ont leur cour, leur jardin, leurs champs à part. Ils ont aussi une basse-cour où ils élèvent des poules et des lapins. J’ai fait aussi pour cette [sic] orphelinat un budget spécial. Je donne 75 F par an pour l’entretien de chaque enfant, tout ce qui pourra être économisé sera employé à l’achat d’autres enfants. Je dois vous dire, en effet, Monseigneur, que si ces enfants sont excellents ils nous coûtent un peu cher ; 70 F est le prix moyen. Avant mon départ pour le Congo, je crois, Mgr.., que vous étiez disposé à me donner 50 F par enfant, depuis je ne vous ai plus demandé que 35 F, mais comme je vous l’ai dit avec cette somme on n’a rien qui vaille. Il vaut mieux mettre un peu plus et avoir du bon. Je vous demanderai donc, Monseigneur, de vouloir bien remettre de nouveau à 50 F le prix du rachat de chaque enfant. Le surplus je trouverai moyen de le fournir, ne serait-ce qu’avec l’économie et le travail de nos enfants. Avec 35 F seulement je serai bientôt ruiné. Il me faudrait trop y ajouter.

Nous sommes pauvres, Monseigneur, nous n’avons que 13 000 F pour subvenir à toutes les dépenses de la Mission, ayez donc pitié de nous et accordez-nous les 50 F. Au compte avec les enfants rachetés nous nous trouverons quittes. Cependant si vous ne pouvez nous accorder cette faveur, nous compléterions le nombre voulu, car je tiens à être fidèle à mes engagements.

Après avoir réglé les comptes du passé, il me reste encore, Monseigneur, à solliciter votre générosité pour l’avenir ; et ici je vous ferai remarquer, Monseigneur, que sauvant l’âme de ces pauvres enfants, vous assurez aussi l’avenir de notre mission. C’est parmi ces enfants, en effet, que nous recruterons un jour des instituteurs, des catéchistes et un clergé indigène. Les autres formeront la souche de familles chrétiennes dont la piété éclairée et solide affermira et étendra la foi dans ces contrées. Or songez, Monseigneur, que notre mission comprend toute la Guinée méridionale jusqu’au fleuve Orange, six cents lieues de littoral et un territoire deux fois vastes comme la France et jugez combien le salut de tant de peuples est une œuvre qui mérite l’intérêt des âmes zélées pour la gloire de Dieu.

Duparquet.

Cette lettre a été citée in extenso parce qu’elle est une mine de renseignements sur la situation exacte de l’esclavage et de la traite à cette époque en Angola et au Congo, et sur la façon dont la mission catholique essayait d’intervenir. On aurait tort de s’arrêter au côté “maquignon normand” de Duparquet dans cette lettre, étant admis qu’il était bien à la fois normand (natif de l’Orne) et maquignon (Ses supérieurs auront quelques problèmes avec son patrimoine qu’il avait donné à la congrégation en menaçant de le reprendre.). On n’oubliera pas le genre littéraire de cette lettre : c’est une demande de fonds, et non une méditation sur l’évangile ! Reste qu’on y voit exprimée très clairement la stratégie missionnaire de Duparquet : il s’agit pour lui de créer en ces pays une nouvelle chrétienté dont ces enfants rachetés peuvent être la base. Par l’agriculture et l’élevage (jardins, champs, basse-cour, clapiers), elle subviendra à ses besoins. On recrutera parmi les enfants rachetés “des instituteurs, des catéchistes et un clergé indigène,” cependant que les autres formeront des “familles chrétiennes” à “la piété solide et éclairée.”

La visée missionnaire de Duparquet pour l’Afrique

Nous avons là la confirmation qu’à l’inverse, sans doute, de la plupart des spiritains de ces années, Duparquet ne pensait pas que les idées et la stratégie missionnaires de Libermann n’avaient plus aucune importance. Difficile, en effet, dans ces lignes de Duparquet sur la façon de fonder une nouvelle église, de ne pas voir un écho direct du grand Mémoire pour les missions des Noirs présenté par Libermann à Rome, en 1846, et dont voici quelques lignes tirées du résumé final : “Notre plan consiste à prendre un soin tout particulier de l’éducation de la jeunesse et de la civilisation la plus perfectionnée que nous puissions donner à ces peuples. Formation d’un clergé noir, de maîtres d’écoles, d’agriculteurs et d’ouvriers exerçant les arts et métiers.” [17]

Enfin, comment ne pas souligner chez Duparquet l’excellent principe de base qu’il formule avec clarté : “Nous tenons à conserver dans les usages du pays tout ce qui est bon.” Aucune volonté donc chez lui de vouloir faire tabula rasa de toutes les réalités africaines. Bien plutôt fidélité à la charte fondamentale des missions modernes telle qu’on la trouve dans l’Instruction aux Vicaires Apostoliques en partance pour les Royaumes de Chine, de Tonkin et de Cochinchine, donnée en 1659 par la sacrée congrégation de Propaganda Fide et qui disait clairement :

Quoi de plus absurde que de transporter chez les Chinois la France, l’Espagne, l’Italie ou quelque autre pays d’Europe? N’introduisez pas chez eux nos pays, mais la foi, cette foi qui ne repousse ni ne blesse les rites ni les usages d’aucun pays, pourvu qu’ils ne soient pas détestables, mais bien au contraire veut qu’on les garde et les protège.

Par son ami Luquet, Libermann en avait eu connaissance et s’en inspirait pour son enseignement auprès de ses novices. [18]

Reste que, pour ce point précis de la méthode initiale - partir du rachat d’enfants esclaves -, on ne pourra pas s’y tenir longtemps : on ne peut pas à la fois lutter contre l’esclavage et baser une partie de la vie et de l’avenir de la mission sur le rachat des enfants, même avec la louable intention de les émanciper. D’ailleurs, lorsque Mgr. Carrie, vicaire apostolique du Congo français, se rendra en visite ad limina en avril 1896, il entendra le cardinal Ledochowski lui exposer “ses idées sur la manière de racheter les esclaves, sans s’exposer à favoriser la traite, en donnant indirectement de la valeur à cette sorte de marchandise.” [19] On s’apercevra aussi par la suite que la plupart de ces anciens esclaves ne se mêleront pas, ou avec de grandes difficultés, aux populations locales. Le système sera peu à peu abandonné et disparaîtra complètement au cours des premières années du XXe siècle. Pour ceux qui, comme Mgr. Carrie, fidèle disciple de Duparquet, resteront fidèles aux axes définis par Libermann, cela ne changera pas les principes d’action : simplement, ce ne seront plus des enfants rachetés qui se trouveront dans les écoles et les séminaires de la Mission.

Premier portrait et première photographie

C’est encore dans une lettre au directeur de l’Œuvre apostolique, Mgr. Gaume, six mois plus tard, le 15 juin 1876 [20], que nous trouvons les premiers renseignements précis sur le jeune Mahonde. Il fait partie du groupe de jeunes récemment baptisés que Duparquet présente plus en détail pour les bienfaiteurs français qui aident la mission de Landana :

Maintenant, Monseigneur, il me reste à vous entretenir des premiers achetés, et je le fais avec d’autant plus de plaisir que ces pauvres enfants continuent à nous consoler beaucoup (…) Tous parlent français, et on leur interdit l’usage de la langue Congo afin qu’ils se familiarisent plus vite et plus facilement avec le français. Pour les classes nous avons adopté l’enseignement mutuel (…) Tous désirent recevoir le baptême, mais c’est une faveur que nous n’accordons qu’à ceux qui sont suffisamment instruits, et il faut subir préalablement un examen sur le catéchisme dont tous ne se tirent pas avec succès. Les derniers examens ont eu lieu avant la Pentecôte, et quatre seulement ont été admis au baptême. La cérémonie s’est faite avec une grande solennité la veille de la Pentecôte (…) Le lendemain jour de la Pentecôte, nous avons eu une première communion, et le jour suivant nous avons inauguré l’érection du petit séminaire pour [par ?] l’ouverture d’une classe de latin. Il est vrai qu’il n’y a qu’un élève à suivre le cours, mais c’est un excellent sujet et dont la vocation à l’état sacerdotal paraît bien prononcée [il s’agit du jeune mulâtre Louis de Gourlet].

Parmi les baptisés de la veille de la Pentecôte 1876, le 3 juin, il y a le jeune Mahonde qui reçoit les prénoms chrétiens de Charles Célestin, en souvenir du P. Charles Duparquet. Ce dernier, dans la suite de sa lettre, entreprend de donner une brève notice biographique sur chacun des cinq nouveaux baptisés, en ajoutant : “Comme je vous ai envoyé une photographie où se trouvent ces cinq enfants, au fur et à mesure que je les passerai en revue, je vous indiquerai la place qu’ils occupent sur la photographie.” Nous n’avons pas cette photographie, mais par chance, elle a été reproduite, trois ans plus tard, sous forme de dessin, dans la revue Les Missions catholiques [21] (En voir la reproduction pleine page dans ce numéro de Mémoire Spiritaine). Aucune erreur n’est possible, en raison de ce que le P. Duparquet dit à Mgr. Gaume dans la lettre que nous citons :

Si le P. Peureux [Procureur à Paris, rue Lhomond] ne vous a pas envoyé la photographie en question, veuillez la lui réclamer. Il me semble qu’elle vous intéressera. Elle représente un groupe de nos enfants entourant dans le jardin le Frère Hilaire, leur directeur, au pied d’un immense bananier. Chaque enfant tient sa pioche à la main. [22]

Voici donc comment le P. Duparquet présente le troisième des nouveaux baptisés :

Charles Célestin Mahondé. Photographie : assis le premier à la droite du Frère (quand on regarde la photo), ayant un collier de perles. Il est né à Mayembo, à une distance d’un mois de voyage dans l’intérieur du pays. On parle Congo dans son pays. Son père s’appelle Dounzi et sa mère Mfoula Boma. Son père était pauvre et pressé par la faim. Or le roi du pays étant mort, comme ses sujets n’avaient pas les moyens de subvenir aux frais des funérailles, son père profita de cette occasion pour le vendre à Tambo lequel l’a revendu à Kaleya qui est venu le vendre à Boma et avec le prix s’est procuré la poudre et les autres choses nécessaires pour l’enterrement du prince Goulivita. C’est un enfant d’un caractère sérieux mais doux et aimable. Il est extrêmement laborieux et promet de faire un excellent sujet. Parmi ses emplois figure le soin des lapins, ce dont il s’acquitte parfaitement pour le plus grand bien de notre cuisine. Il peut être âgé de 12 à 13 ans comme les précédents. [23]

Charles Maondé à Landana et à Loango

À Landana, Charles Maondé est l’élève du F. Hilaire Le Couteler [24] qui trace de lui ce portrait : “C’était un enfant timide, ne faisant pas de bruit, un peu lent, mais très obéissant et surtout très pieux.” [25] En 1879 il fait son entrée dans la “section des latinistes.” Il y rejoint Louis de Gourlet, jeune mulâtre avec qui le P. Duparquet avait inauguré, dès 1875, l’enseignement de la langue latine. [26]

Il n’avait pas l’allure dégagée, l’entrain, la gaieté communicative de l’abbé Louis ; il lui était inférieur pour les qualités de l’esprit, mais son application à l’étude ne se démentait jamais, et, grâce à ce travail persévérant, il arrivait à obtenir à ses examens des notes suffisantes. Sa régularité était parfaite et l’on ne se souvient pas qu’elle ait été une seule fois prise en défaut. C’était un de ces modestes comme il s’en trouve dans tous les séminaires, qui passent inaperçus le temps de leurs études et qui ne se font connaître que plus tard, lorsqu’ils sont mis en rapport avec les âmes, tel le soldat, hier obscur, se révèle tout à coup sur le champ de bataille. [27]

En mai 1886, le P. Carrie devient vicaire apostolique du Congo français, avec résidence à Loango, mission qu’il a fondée trois ans auparavant. [28] Quand, après son sacre à Paris, il est de retour au Congo, fin 1886, il a l’intention de transférer une partie du séminaire à Loango.

Dans sa visite d’adieu à son ancienne mission, ayant réuni les séminaristes, il leur demanda de choisir en toute liberté celle des deux missions à laquelle ils préféraient être rattachés, le nouveau vicariat apostolique ou la préfecture apostolique du Bas-Congo. M. Charles Maondé fut un de ceux qui fixèrent leur choix sur le vicariat et qui suivirent monseigneur à Loango. [29]

Le 5 mars 1887, celui-ci impose la tonsure à Charles Maondé, Louis de Gourlet (qui, lui, a choisi de rester dans la préfecture) et un autre séminariste qui ne persévéra pas.

Charles Maondé reçoit les ordres mineurs et le sous-diaconat au cours de la même année 1890 ; le diaconat l’année suivante et le 17 décembre 1892, il accède à la prêtrise, en même temps que Louis de Gourlet. [30]

Professeur au petit séminaire et ministère, à Loango

Nous emprunterons la suite de cette biographie au récit (il n’est pas désagréable qu’il soit quelquefois “teinté d’époque”) de Mgr. Jean Derouet qui avait bien connu l’abbé Maondé comme séminariste et qui fut, à Loango, son premier supérieur.

Après son sacerdoce, M. l’abbé Maondé fut attaché à la résidence de Loango comme professeur au petit séminaire. Il remplissait également ce que l’on pourrait appeler la charge de vicaire. Ceux qui l’ont vu dans l’exercice de son ministère se rappellent avec édification ce jeune prêtre congolais qui, tous les soirs à quatre heures, sa classe finie, partait invariablement à la recherche des âmes. Il était accompagné d’un petit domestique nommé Armand qui portait sur la tête un minuscule panier à provision, car il faut vivre, et notre abbé préférait au riz de la mission les arachides ou les haricots indigènes. Mais à Loango on connaît la disette autrement que par ouï-dire et souvent la corbeille revenait vide sur le chef crépu d’Armand. Ce soir-là on faisait son deuil des vivres indigènes et l’on se contentait d’une poignée de riz et d’un morceau de poisson sec. D’ailleurs les préoccupations matérielles prenaient fort peu de place dans l’esprit de notre jeune prêtre. Et puis, dans la vie apostolique les mortifications ne sont-elles pas l’inévitable rançon des succès ? Allez donc ! le poisson sec et le riz cuit à l’eau étaient délicieux quand on pouvait se dire en les mangeant : “J’ai eu la consolation de faire aujourd’hui plusieurs catéchismes, d’entendre des chrétiens en confession, d’administrer quelques baptêmes de moribonds !” Or, ces consolantes constatations, M. l’abbé Maondé les pouvaient faire souvent. On n’a pour s’en convaincre qu’à feuilleter les registres paroissiaux de Loango.

À Mayoumba

Mayoumba fut cependant le principal théâtre de ses travaux. Il y alla en 1897. C’était l’époque du transfert du séminaire [31] et il devait continuer d’en être le sous-directeur. On se souvient que la direction en était alors confiée au P. Laurent, de pieuse mémoire. [32]

Arrivé à Mayumba, il bâtit une maison très convenable, trace un jardin et monte une modeste basse-cour. On craint un instant qu’il ne tourne au fermier ; il n’en est rien, il s’installe purement et simplement et quand c’est fait, on le retrouve tel qu’il est toujours resté en réalité, prêtre, dans toute l’acception surnaturelle du mot. [33]

Il veille ordinairement jusqu’à onze heures afin de repasser la théologie, l’histoire, la liturgie… et le matin il se lève à quatre heures, ce qui lui permet de s’avancer pour la récitation de son bréviaire.

C’était là, avons-nous dit, le règlement ordinaire, car il y en avait un autre qui, à force d’être pratiqué ne pouvait guère être appelé extraordinaire : c’était celui des grandes journées de ministère. À 25, 30 kilomètres de la mission, un malade était signalé ; c’était un chrétien qui réclamait des derniers sacrements ; un païen qu’il fallait baptiser in articulo mortis ; alors on se levait à deux heures, quelquefois avant (parfois même il arrivait qu’on n’avait pas la peine de se lever), et quand on avait accompli son ministère, on trouvait au retour toute la mission plongée dans le sommeil comme on l’avait laissée le matin. On avait fait sa journée de vingt heures. Et le lendemain de ces courses, à quatre heures, invariablement, le petit lampion à pétrole éclairait de sa lumière pâlotte la chambre de Monsieur l’abbé : une nouvelle journée était commencée.

Mais quand on parle des voyages de M. l’abbé Maondé, il en est un qu’on ne peut passer sous silence; c’est celui qu’il fit à Sette-Cama, en 1898, pour porter les secours de la religion au P. Herpe [34] mourant.

Comme un coup de foudre, la douloureuse nouvelle parvient à Loango : “P. Herpe, atteint de bilieuse hématurique, état très grave, demande prêtre ; P. Murard parti excursion Waramas.”

On devine dans quelle troublante perplexité ce télégramme jeta l’âme de Mgr. Carrie. Pas de bateau pour Sette-Cama avant trois semaines et le P. Herpe est peut-être en ce moment à l’agonie, sans autre aide que le F. Auxène… On ne peut pas compter sur le secours du P. Murard qui ne sera pas de retour avant quinze jours et pourtant on ne peut pas davantage se résigner à laisser mourir un confrère sans prêtre… Que faire ? Mais le temps n’est pas aux hésitations, une prompte décision est nécessaire. Mgr. télégraphie au P. Le Mintier, supérieur de la mission de Mayoumba : “Envoyez marches forcées, abbé Maondé Sette-Cama, P. Herpe très gravement malade.”

Et de suite l’abbé Maondé se met en route pour Sette-Cama où il n’était jamais allé. Il joue de malheur durant ce voyage : deux fois sa frêle pirogue chavire ; dans les plaines de Moulanga il s’égare, et dans le Ndogou, lagune de Sette-Cama, il est, pendant plus d’une heure, poursuivi par un hippopotame ; mais nonobstant ces avanies il arrive à la mission de Sette-Cama assez à temps pour entendre la confession du père, lui administrer l’extrême-onction et recevoir son dernier soupir. Suivant la consigne donnée, il était allé à marches forcées, sans prendre une minute de repos, et avait, par des chemins affreux, franchit 180 kilomètres en moins de 36 heures.

Les courses, les voyages constituent un élément important de la vie apostolique, mais le missionnaire qui comprend son rôle a sa manière de voyager. Il marche à la façon du semeur qui répand à pleines mains le bon grain dont il est porteur. En dehors de cela on peut être explorateur, on n’est pas missionnaire.

M. l’abbé Maondé a été au cours de sa carrière un intrépide semeur. On ne compte pas les villages qu’il a visités, les indigènes qu’il a catéchisés, les malades qu’il a soignés et consolés. Sur le registre des baptêmes, on relève près de 1 500 inscriptions portant sa signature, soit 1 500 congolais baptisés de sa propre main. À lui seul il entendait en confession les trois quarts des chrétiens de Mayoumba. Et ces succès - car c’en était - n’étaient dus qu’à sa piété, son zèle, son inlassable persévérance.

Son extérieur était plutôt désavantageux. Il était petit de taille, quelque peu gauche en ses manières ; sa parole était lente et assez souvent embarrassée, et pourtant cet humble prêtre sans éloquence tenait les indigènes dans sa main. Il disait des choses dont il était sûr à des gens qu’il connaissait, et ainsi il visait juste. Ses sermons étaient de simples entretiens, à peu près tels que ceux que l’on échange le soir au village, autour du feu qui pétille, dans la case des palabres. Il parlait en frère, en ami, et à défaut de l’éloquence mondaine ce modeste avait l’éloquence du cœur que relevait encore l’attrait de sa vertu.

Maladie. Décès, à Paris, le 20 juin 1907

Qui eût dit que M. l’abbé Maondé mourrait à Paris? Cela est arrivé cependant. Depuis longtemps il souffrait d’un hydrocèle [35] qui lui rendait ses voyages particulièrement pénibles. Les médecins consultés lui avaient procuré à plusieurs reprises déjà quelque soulagement passager, mais la racine du mal persistait toujours et l’on reconnut bientôt qu’une opération serait nécessaire. Il demanda donc et obtint l’autorisation d’aller se faire opérer à Paris (mai 1907).

Grâce à l’intervention de nos pères de la maison-mère notre prêtre indigène fut admis à l’hôpital St. Joseph. L’opération fut faite le 10 juin par M. le Dr. Le Bec. Elle avait parfaitement réussi. Notre malade était entré en pleine convalescence, quand, par suite d’un refroidissement, il fut pris d’une pneumonie qui l’emporta en trois jours. Le 19 juin il s’était confessé au P. Barillec et avait reçu les derniers sacrements, et le lendemain, à une heure du matin, il rendait son âme à Dieu. Sa mort avait été édifiante comme sa vie : sa piété, sa résignation, sa patience avait frappé d’admiration tous ceux qui l’avaient assisté dans sa maladie.

Les obsèques et l’enterrement de M. l’abbé Maondé eurent lieu à Chevilly. Ses restes mortels reposent parmi ceux de nombreux membres de notre chère famille religieuse dont il était le fils adoptif, au cœur même de la France qu’il aimait. Les chrétiens de Mayoumba pourront regretter de ne point posséder son tombeau, mais il leur reste le souvenir de ses travaux, l’exemple de sa vie sainte, ses inoubliables entretiens, mille germes de vie jetés par lui au fond des consciences… Ah! Que ce prêtre congolais dut être bien reçu au Ciel par les phalanges d’élus qu’il y avait introduites !

Témoignages du P. Paul Frankoual

Une notice nécrologique sur l’abbé Maondé a paru dans le Bulletin général de la Congrégation du Saint-Esprit, n° 247, septembre 1907, p. 294-299. Elle a été rédigée par le P. Paul Frankoual. Celui-ci, arrivé à Landana à la fin de l’année 1888, était rentré définitivement en France, en avril 1906, après un séjour de deux ans à Mayoumba où il avait donc bien connu l’abbé Maondé. Il est intéressant de citer, extraits de sa notice, quelques passages (nous avons déjà mentionné celui qui concerne le transfert du séminaire de Landana à Loango) qui complètent le récit de Mgr. Derouet:

À propos du séminaire de Loango :

La Providence lui ménagea là d’excellents directeurs qui, unissant au savoir un zèle d’apôtre, ne tardèrent pas à faire de l’abbé Maondé un séminariste dévoué et fervent. Rappelons seulement le nom du P. Hivet [36], mort en odeur de sainteté au milieu de ses chers enfants du séminaire.

Au jour de l’ordination, le 17 décembre 1892 :

Quelles furent la joie et la consolation du pieux vicaire apostolique, Mgr. Carrie, en imposant les mains à son premier séminariste pour en faire son premier prêtre noir ! Toute la Mission en fête se réjouit avec lui, en cette belle journée d’ordination qui, disait-il, le dédommageait amplement de tous les sacrifices qu’il s’était imposés jusqu’alors. C’est en ce jour surtout qu’il répéta avec effusion ces paroles du pape Innocent XI : “J’apprendrai avec plus de joie l’ordination d’un seul prêtre indigène que la conversion de cinquante mille idolâtres.”

À prendre avec un recul de plus de cent ans :

La franche piété de M. Maondé lui fait désirer ardemment l’esprit d’humilité et de mortification qui doit reluire dans tout ministre de l’Évangile. Dans les règlements du premier vicaire apostolique du Congo au sujet du clergé indigène, on remarque une particularité concernant le vêtement du lévite africain : “Les clercs indigènes, y est-il dit, ne feront usage de la chaussure qu’à partir de leur sous-diaconat. Ils devront l’avoir pour servir à l’autel ; mais en dehors de là, ils seront libres de la porter ou non. Cependant, par esprit d’humilité et de pauvreté, à l’exemple de Notre-Seigneur Jésus-Christ, ils feront bien de ne s’en servir que dans les cérémonies sacrées.” L’abbé Charles Maondé a toujours mis en pratique ces conseils du vicaire apostolique, et on peut dire qu’en dehors des fonctions qu’il avait à remplir à l’autel, il n’a jamais fait usage d’une chaussure quelconque. Tous les matins, en effet, son action de grâces terminée, on le voit se retirer dans sa chambre et quitter les souliers pour ne les reprendre que le lendemain matin, quelques instants avant de monter à l’autel. Son principe, d’ailleurs, est celui-ci : “Je vivrai à l’africaine.”

À Mayoumba, avec le P. Alfred Garnier [37]:

C’est surtout la station de Mayoumba qui a été le champ d’apostolat de M. Maondé. C’est là qu’il a passé la plus grande partie de sa vie sacerdotale, prêtant au P. Garnier, dans la direction des écoles de catéchistes et dans l’évangélisation du pays, le concours le plus précieux. Le zèle et l’activité qu’il déploie dans ce ministère de tous les jours prouvent de la manière la plus éloquente de quelle utilité est pour une Mission le dévouement d’un bon prêtre indigène. Le P. Garnier, en effet, avait reçu du chef de la Mission, comme partie du troupeau à évangéliser, une population qui est un peu ex omni tribu et lingua. Le travail assurément n’est pas des plus faciles : dialectes divers à apprendre, distances considérables à parcourir, rien de tout cela n’effraie le cher Père, qui au bout de quelques années a déjà composé plusieurs catéchismes et installé une vingtaine de postes de catéchistes dans les différents centres de cette immense population. On comprend toutefois qu’il lui faille un auxiliaire dévoué pour faire face à un ministère aussi pénible. Cet auxiliaire, le bon Dieu le lui donne dans la personne de l’abbé Maondé.

À Sette-Cama, après la mort du P. Herpe :

Après avoir reçu le dernier soupir du père et lui avoir rendu les honneurs de la sépulture, le bon prêtre indigène comprend qu’il est de son devoir de rester auprès des enfants de la mission jusqu’à l’arrivée d’un nouveau supérieur. Alors seulement il repart pour Mayoumba, où, plus tard, c’est lui encore qui assistera à ses derniers moments, en une circonstance à peu près semblable, le cher P. Carrer [38], son supérieur. Nous devons ajouter ici que plus d’une fois, dans ses courses apostoliques, il a sauvé la vie à des commerçants ou à des employés du gouvernement qui, loin de toute communication, et se trouvant aux prises avec de fortes fièvres, sans une âme charitable pour les soigner, ont pu échapper au danger grâce au savoir-faire et aux soins assidus de M. Maondé.

Le lien avec la tradition de l’ancien Royaume du Congo

Faisant partie d’un groupe de neuf enfants rachetés, arrivés à Landana en 1876, deux autres latinistes ont été ordonnés prêtres par Mgr. Carrie, le 18 décembre 1898 : Jean-Baptiste Massensa [39] et Charles Kambo. [40]

Tous deux, écrit Mgr. Derouet, naissent à la même époque (1865-1866), dans la même région qui s’étend de Noki à San-Salvador. Ensemble ils arrivent à la mission, entrent au séminaire et gravissent tous les degrés da la hiérarchie ecclésiastique jusqu’à la prêtrise (…). On dirait frères ces deux indigènes qui se suivent partout, et de fait ils le sont par leur condition sociale : ils sont esclaves l’un et l’autre. [41]

Atteints de la maladie du sommeil, tous deux moururent prématurément, la même année : l’abbé Massensa, à Mayoumba, le 22 avril 1902 ; l’abbé Kambo, à Loango, le 2 juillet 1902.

Le successeur de Mgr. Carrie, Mgr. Jean Derouet, vicaire apostolique de Loango de 1907 à 1914, conféra le sacerdoce à l’abbé Pierre-Marie Ngouassa (±1880-1932), le 24 novembre 1910 et à l’abbé Raymond Mboko (±1880-1964), le 12 janvier 1913. Tous deux étaient d’origine fang : les vocations naissaient donc désormais dans le pays même, mettant fin à la période transitoire des séminaristes d’origine servile.

En conclusion, nous rappellerons que l’abbé Charles Maondé et les deux prêtres qui ont suivi, tous trois esclaves rachetés, étaient originaires d’une région de l’ancien royaume du Congo qui avait connu une première évangélisation dès la fin du XVe siècle. [42] Même si, quatre siècles plus tard, il n’en reste que peu de traces, on peut penser que les premiers prêtres du vicariat apostolique de Loango font le lien avec une ancienne tradition et que la nouvelle chrétienté qui se forme y a là ses racines.

Jean Ernoult*


Notes:

  • Jean Ernoult, spiritain, ancien missionnaire au Congo (Brazzaville), a fait paraître, dans la collection “Mémoire Spiritaine. Études et Documents, “ Les Spiritains au Congo de 1865 à nos jours. Matériaux pour une histoire de l’Église au Congo, Paris 1995, 496 pages; et Histoire de la Province Spiritaine de France, Paris, 2000, 454 p.
  1. Localité située dans le Cabinda, au nord de l’estuaire du Congo et donc, à cette époque, en dehors des possessions portugaises auxquelles il sera attribué en 1885.

  2. Bulletin Général de la Congrégation du Saint Esprit (BG), t. 12, p. 669.

  3. Le préfet apostolique en est le Supérieur général de la Congrégation du Saint-Esprit. Le P. Duparquet (et après lui, le P. Carrie), vice-préfet, le représente sur place.

  4. Organisateur, oui…, mais pas dans la durée : le P. Duparquet concevait sans cesse de nouveaux projets et les mettaient en route, mais il ne s’y attardait pas ! Il quittera Landana en 1877, laissant la place de vice-préfet au P. Carrie. “Il me fait penser, à une poule qui vous pond des œufs magnifiques, mais refuse obstinément de les couver.” Ces paroles sont de Mgr. Augouard qui, jeune père, est arrivé à Landana en 1879. Il n’y a donc pas connu le P. Duparquet, mais en a certainement entendu beaucoup parler ; citation dans Spiritus, n° 8, août octobre 1961 : Jean DELCOURT, “Un séminaire congolais au XIXe siècle”, p. 300.

  5. Ibid., p. 299.

  6. Ibid., p. 300.

  7. Mémorial du Congo français, n° 10, mai 1889, p. 154. Ce bulletin, imprimé sur place par la mission à Loango, prendra par la suite le titre de Mémorial du Vicariat Apostolique du Loango.

  8. Règlements de la Congrégation du Saint-Esprit, 1849, Notes et Documents relatifs à la vie du Vénérable François-Marie-Paul Libermann (ND), t. 10, (Ed. A. Cabon) Paris, maison mère (30, rue Lhomond), 1929-1941, p. 453. On trouvera une étude sur ce sujet et d’autres textes de Libermann aussi explicites, dans : P. COULON et P. BRASSEUR, Libermann, 1802-1852. Une pensée et une mystique missionnaire, Cerf, 1988, p. 547-578 : Josef-Theodor RATH, “Libermann, promoteur du clergé africain (1840-1849)”.

  9. Dans l’autre voisin du Loango, le Gabon, où l’évangélisation a commencé en 1844, avec le P. Jean-Rémi Bessieux et le F. Grégoire Sey, le premier prêtre indigène, un métis, l’abbé André Raponda Walker (1871-1968) est ordonné le 23 juillet 1899, par Mgr. Jean-Martin Adam, vicaire apostolique de Libreville de 1897 à 1914.

  10. Dans ce numéro de Mémoire Spiritaine, n° 14, deuxième semestre 2001, voir des précisions historiques sur le rachat des esclaves et la position officielle de l’Église à ce sujet, dans l’analyse du rapport à Rome de Mgr. Augouard sur la situation de son vicariat, en 1894 : P. COULON, “Le catholicisme et la vapeur au centre de l’Afrique,” passim.

  11. Mgr. Jean-Joseph Gaume (1802-1879), directeur de l’Œuvre apostolique, de 1872 à sa mort en 1879. Voir : Mémoire Spiritaine, n° 7, premier semestre 1998, Daniel MOULINET, “Mgr Gaume, l’Œuvre apostolique et le rachat des esclaves,” p. 108s. Ce qui est dit dans cet article concerne surtout le rachat des esclaves à Zanzibar et Bagamoyo et les relations de Mgr. Gaume avec le P. Antoine Horner ; mais cela peut s’appliquer en partie au Congo et au P. Duparquet.

  12. Mboma (ou Boma) se trouve à l’intérieur de l’estuaire du Congo.

  13. BG, t. 9, p. 770.

  14. BG, t. 10, p. 682 : lettre du P. Duparquet, du 26 août 1875.

  15. Arch. CSSp 470-VI (copie).

  16. Souligné par nous. Par la suite, s’imposera la graphie Maondé, que nous respectons dans l’article en dehors des citations.

  17. ND, VIII, p. 275 ; P. COULON, P. BRASSEUR, Libermann, 1802-1852. Une pensée et une mystiques misssionnaires, Paris, Le Cerf, 1988, p. 269.

  18. Sur le lien entre l’Instruction de 1659, Luquet et Libermann, voir les pages 418-421 de : P. COULON, “L’effervescente année 1846 et la genèse du grand Mémoire de Libermann à la Propagande,” in P. COULON, P. BRASSEUR, op. cit.

  19. Mgr. Carrie, lettre à la maison mère, “Rome, 16 avril 1896,” BG, t. XVIII, n° 112, mai 1896, p. 114.

  20. Arch. CSSp 470-VI : “Landana 15 juin 1876” (copie, 8 p).

  21. Les Missions catholiques, n° 551, vendredi 26 décembre 1879, p. 626, avec la légende : “CONGO. - Groupe de petits noirs rachetés de l’esclavage par les missionnaires de Landana ; d’après une photographie prise en 1877.”

  22. Lettre citée du 15 juin 1876, p. 8.

  23. Idem, p. 5.

  24. F. Hilaire Le Couteler (1845-1936). Notice Biographique (NB) : BG, t. 38, p. 58. C’est lui qui, plus tard, dans la lettre au Supérieur général où il exprimait le désir de prendre sa retraite, écrivait ce bout rimé : “Et de mon pauvre jardin, / Assis sous l’arbre à pain, / Je regarde le ciel de loin.”

  25. Mémorial, novembre 1912, p. 165.

  26. Mémorial, mai 1912, p. 68.

  27. Mémorial, novembre 1912, p. 165. Texte de Mgr. Jean Derouet.

  28. Landana reste le chef-lieu de la préfecture apostolique du Bas-Congo.

  29. BG, t. 24, p. 294 : extrait de la notice composée par le P. Frankoual.

  30. L’abbé Louis de Gourlet, de retour à Landana, n’y exerça son ministère que peu de temps : il mourut de tuberculose, le 2 janvier 1895.

  31. “[En 1896], le petit séminaire de Loango est provisoirement supprimé. Les élèves subissant l’influence du milieu, attirés par l’appât du gain, quittaient le séminaire pour le commerce ou l’industrie. Le 1er septembre [1897] le petit séminaire est installé à Mayoumba (…). Il ouvre avec 18 élèves.” (Mgr. Jean-Baptiste FAURET, Vicariat apostolique de Loango. Abrégé chronologique d’histoire, 1945, p. 7)

  32. P. Raphaël Laurent (1868-1904). NB : BG, t. 22, p. 767. À Mayoumba, de 1896 à 1902.

  33. On s’étonnera de voir que les prêtres indigènes ne vivent pas en communauté avec les pères et les frères européens. Au début, les uns et les autres pouvaient trouver normale cette situation ; mais, à la longue les inconvénients apparurent. Mais, dans le vicariat apostolique de Loango, il fallut attendre le rapport de visite du P. Baraban (en 1947) pour que soit nettement condamnée “cette formule périmée.” Voir : Guy PANNIER, L’Église de Pointe-Noire (Congo-Brazzaville). Évolution des communautés chrétiennes de 1947 à 1975, p. 32 (sur “la question, assez épineuse au Loango, de nos relations avec le clergé indigène”).

  34. P. Louis Herpe (1868-1899). NB : BG, t. 20, p. 33.

  35. Hydrocèle : “Collection de liquide séreux ayant l’aspect d’une tumeur, dans la tunique vaginale du testicule ou dans les tuniques du cordon spermatique.” (Le Nouveau Petit Robert, 1993)

  36. P. Jean-Baptiste Hivet (1854-1890). NB : BG, t. 16, p. 16. Peu après son arrivée à Loango (1887) le P. Hivet écrivait : “Mon lot est de préparer des prêtres noirs qui devront régénérer l’Afrique équatoriale. Au lieu de convertir les nègres, je dois préparer des convertisseurs, j’agis sur des multiplicateurs.” Et dans une autre lettre (1889) : “Que de travail et d’efforts pour former un prêtre, mais aussi pour l’avenir, quelle consolation de voir enfin ce clergé indigène, ces prêtres noirs longtemps éprouvés, rayonner dans le pays, évangéliser leurs frères, leur annoncer le vrai Dieu et leur montrer le ciel, suprême récompense des hommes de bonne volonté !”

  37. P. Alfred Garnier (1864-1915). Sa notice biographique peut être consultée aux Archives spiritaines de Chevilly : rédigée par le P. Léon Loucheur, elle n’a pas paru dans le Bulletin général de la congrégation. Arrivé à Mayumba en 1892, le P. Garnier y exerça son apostolat missionnaire jusqu’à sa mort, sauf deux courts séjours à Bouenza et à Boudianga. “En 1895, il commence ces grandes tournées de l’intérieur qui durent des mois entiers. (…) Les quinze jours de repos qu’il prenait ordinairement entre chaque voyage étaient utilisés à la composition de livres en langue indigène. Nous avons de lui des catéchismes en vili, loumbo et yaka ; une explication du catéchisme, un syllabaire, des tableaux de lecture, des traductions de cantiques. Ces ouvrages furent, pour la plupart, imprimés à Loango ; certains le furent par lui-même, à l’aide d’une petite presse à main. Cette connaissance parfaite des langues lui valut une très grande influence dans le pays.” On peut s’étonner que, dans le récit de Mgr. Derouet il n’y ait aucune allusion au P. Garnier, alors que celui-ci dut être un excellent formateur et modèle pour l’abbé Maondé.

  38. P. Julien Carrer (1865-1896). NB : BG, t. 18, p. 584. Arrivé à Loango en 1890, le P. Carrer avait fait un premier séjour à Mayoumba et avait ensuite passé deux ans à Sette-Cama. Il décède à Mayoumba, le 9 mai 1896 après quelques mois seulement de présence dans cette mission.

  39. Mémorial, décembre 1912, p. 177s.

  40. Mémorial, janvier 1913, p. 193s.

  41. Mémorial, janvier 1913, p. 193.

  42. Voir : Jean ERNOULT, Les spiritains au Congo, de 1865 à nos jours, Mémoire Spiritaine. Études et documents, Congrégation du Saint-Esprit, Paris, 1995, 494 p., p. 15 à 22 : “Le contexte historique.”


Cet article, tiré de la revue Mémoire Spiritaine, n° 14, deuxième semestre 2001, p. 45 à 67, copyright © 2001 de Jean Ernoult, est reproduit ici avec la permission des éditeurs. Tous droits réservés.