Savorgnan de Brazza, Pierre

1852-1905
Église Catholique
Congo , Gabon , Tchad

Officier de marine, explorateur et administrateur français, Commissaire général du Gabon et du Congo Français, fondateur de l’Afrique Equatoriale Française, né à Rome le 25 janvier 1852, mort à Dakar le 14 septembre 1905.

Pietro di Brazza-Cergneu-Savorgnano naquit Romain, c’est-à-dire citoyen des Etats de l’Eglise. Il appartenait à une très vieille famille frioulane qui faisait remonter son origine à l’empereur Libius Seuerus, dont le petit-fils, Seuerianus Aquilensis, posa, dit-on, la première pierre du château de Savorgnan à Soleschiano, non loin d’Udine, en 462. Mais le comte Ascanio avait fui la domination autrichienne qui s’était appesantie sur toute la Vénétie à partir de 1815, pour venir s’installer à Rome.

L’enfance de Pietro s’écoula donc dans la Ville Eternelle, où chaque pierre est une leçon d’histoire, et, l’été, à Castelgandolfo, au bord du lac d’Albano. C’est sur ce lac qu’il fit son premier apprentissage de marin, en compagnie de deux de ses frères un peu plus âgés, sur un vieux bateau. Mais de la villa des Brazza, quand on regardait vers le sud-ouest, par une échappée entre l’extrémité de la forêt Lorentine et le fosso della Moletta, on pouvait apercevoir, vers Anzio, la ligné de la mer scintillant au soleil. La mer! Elle exerçait déjà sur Pietro une étrange fascination, et c’était peut-être un appel atavique de ses lointains ancêtres vénitiens, tous plus ou moins marins.

Toujours est-il que le jeune Pietro se passionnait pour toutes les choses de la mer et pour les grands voyages d’explorations. A dix ans, il dévora littéralement le livre de Livingstone qui venait d’être traduit en italien: Voyages et recherches d’un missionnaire dans l’Afrique Méridionale. Mais c’est bien sans doute sa rencontre avec l’amiral de Montaignac, en visite à Rome, un certain jour de 1865, qui fut déterminante pour sa vocation. On avait pu voir, dans le salon de l’hôtel Minerva, ce garçon de treize ans, aux vêtements trop courts, sans doute parce qu’il avait grandi trop vite, s’écrier d’une voix pathétique: “Amiral! prenez-moi dans la marine française!” Bien sûr, il n’y avait pas de marine romaine, et il ne pouvait être question de la marine autrichienne. A voir le regard ardent du garçon, qui trahissait une volonté peu commune, l’amiral ne se trompa pas, et il promit d’en parler au comte Ascanio. Le résultat fut que Pietro se retrouva au collège des Jésuites de la rue des Postes (aujourd’hui rue Lhomond) à Paris pour la rentrée scolaire. En décembre 1868 il passait avec succès le concours de l’École Navale. A la bibliothèque du Borda, il ne se priva pas de lire et de relire les récits des explorateurs du continent africain: James Bruce et Mungo Park, Thomas Baines et Georg Schweinfurth, puis John Speke, Richard Burton, Heinrich Barth, Gustav Nachtigal, et encore Paul du Chaillu, David Livingstone, dont les voyages étaient d’hier. Dans un numéro de la Revue maritime et coloniale il découvrit le récit détaillé de la mission accomplie par le lieutenant de vaisseau Aymès, commandant la canonnière Le Pionnier, sur le fleuve Ogowé, qu’il avait remonté jusqu’au pays des Inenga en 1867. Ce fut presque fébrilement que, carte en main, Brazza étudia ce voyage qui avait mené l’officier de Fernan-Vaz à Lambaréné.

L’aspirant Pierre Savorgnan de Brazza, à l’examen de sortie de l’Ecole Navale, fut classé 44e sur 62 avec cette appréciation: “Bon élève qui a toujours montré une grande aptitude pour les choses du métier; il a une fâcheuse tendance à l’indiscipline qui lui a valu plusieurs punitions, mais, en résumé, c’est un bon sujet qui promet à la marine romaine un bon officier.”

Le 18 juillet 1870 la guerre éclatait entre la France et la Prusse. Grâce à l’intervention du nonce apostolique, Brazza obtint d’être embarqué sur La Revanche, frégate cuirassée de l’escadre de la mer du Nord. Et c’est dans sa petite chambre, à bord de ce navire, que, le 21 novembre 1870, Pietro di Brazza, sujet romain, rédigea sa demande de naturalisation française. Mais il n’avait encore que dix-neuf ans et il lui faudra attendre d’être majeur pour devenir citoyen français. Au printemps de 1873, son grand rêve commença à se réaliser: affecté à la Division navale de l’Atlantique-Sud, il fut embarqué sur La Vénus, à destination de Libreville. Ainsi, il était au Gabon … Et déjà le hantait le “secret” de l’Ogowé. D’où venait ce fleuve? Livingstone, dont on était sans nouvelles, avait découvert loin vers l’est le Loualaba. Ogowé … Loualaba … Serait-ce le même fleuve? Et ce fut là, à Libreville, qu’il apprit justement qu’un journaliste américain, nommé Henry Stanley, avait retrouvé Livingstone. Au printemps suivant, La Vénus mouilla devant l’embouchure de l’Ogowé, et Brazza obtint la permission d’aller explorer cette “porte” du Gabon qui, seule, permet l’accès de l’intérieur. Le 28 mai, Brazza vit arriver à Fernan-Vaz Alfred Marche et le marquis de Compiègne. Ces deux voyageurs avaient remonté l’Ogowé sur plus de 400 kilomètres et réussi à franchir les chutes de Bowé. Mais l’hostilité des tribus ossyéba les avait contraints à regagner la côte et ils étaient exténués de fatigue et presque découragés. L’échec de leur exploration fit tomber les dernières hésitations de l’aspirant. Il se mit incontinent à rédiger un rapport où il exposait un projet de reconnaissance sur l’Ogowé.

Quelques semaines plus tard, ayant demandé une permission pour hâter les choses, Brazza était au ministère de la Marine où allait le recevoir le directeur du personnel. Celui-ci commença par lui apprendre que sa demande de naturalisation avait été agréée, mais que, de ce fait, ses “grades acquis à titre étranger étaient annulés.” Ainsi, il se retrouvait…simple matelot. Il en reçut un choc tel que, en s’en allant, il manqua la première marche de l’escalier, tomba et se fractura le bras. Quelques jours après il était reçu par le ministre, lequel n’était autre que l’amiral de Montaignac. Oui, son rapport avait vivement intéressé, mais on ne pouvait confier une mission de cette importance à … un matelot! Que faire? Une seule solution: obtenir le brevet de capitaine au long cours pour être réintégré dans le corps des officiers avec le grade d’enseigne de vaisseau auxiliaire. Derechef Brazza se remit au travail et, dans les derniers jours de 1874, reçu à l’examen, était nommé enseigne auxiliaire. Le 15 février 1875, l’amiral de Montaignac le chargeait d’une mission au Gabon. Brazza s’adjoignit Alfred Marche et le docteur Noël Ballay, avec le quartier-maître Hamon, des laptots et des interprètes. Le 3 novembre, Le Marabout, petit vapeur de la station du Gabon, portant les vingt-deux hommes de la mission, commença à remonter l’Ogowé. Mais à Lambaréné, il fallait des pirogues pour continuer. Après bien des palabres, et aussi des cadeaux donnés à bon escient, le chef de la mission finit par les obtenir du tortueux Rénoké, roi des Inenga. A Lopé, Brazza porta un premier coup à l’institution millénaire de l’esclavage: ayant racheté dix-huit esclaves dix ou vingt fois le prix de leur “valeur,” il leur fit toucher la hampe du drapeau français et les déclara libres! Mais à Lopé, il dut rester trois mois, car Ossyéba et Okanda refusaient de laisser passer la mission. Enfin, ayant vaincu les résistances, il put se remettre en route en juillet 1877. Il parvint au confluent de la Passa et du Lébagni, dont la réunion forme l’Ogowé. Plus haut, le Lébagni se rétrécissait bientôt aux dimensions d’un ruisseau dont la source était proche. Quant à la Passa, après les chutes de Likouga, elle s’infléchissait vers… le sud! L’Ogowé n’était donc pas ce grand fleuve espéré menant au cœur du continent noir. Il fallait continuer vers l’est, à pied cette fois. Brazza n’hésita pas à s’enfoncer dans la forêt dense et inondée, avec Ballay, Hamon, ses laptots et soixante esclaves qu’il dut acheter pour porter les bagages. C’était maintenant le pays batéké et le tam-tam se répercutait de village en village pour annoncer l’arrivée des hommes blancs. Une ligne de partage des eaux, et maintenant les rivières coulaient vers l’est, la Ngambo, puis l’Alima, qui, a dit un chef de village, “se jette à six jours de pirogue dans un grand fleuve”! Mais les Bafourou n’ont pas laissé passer et il a fallu rebrousser chemin. D’ailleurs nos aventuriers étaient tous exténués de fatigue, pieds nus et vêtements en lambeaux, et sur le point de manquer de vivres. Pourtant Brazza n’était pas satisfait. Pendant que le gros de la troupe regagnait l’Ogowé, lui s’acharna. Avec six laptots, un interprète et dix porteurs, il poussa plus au nord, découvrit la Likona qu’il commença à descendre. Mais quel voyage atroce! Les jambes de l’officier étaient couvertes de plaies, les vivres diminuaient, bientôt la pacotille et la monnaie d’échange firent défaut. Poursuivre plus loin aurait été folie. Brazza était allé vraiment à la limite de ses forces: il avait atteint la rivière Lébaï-Okwa. L’inondation générale du pays, consécutive à la saison des pluies, lui interdisait de toute manière d’aller plus avant. Le 11 août il donna l’ordre de la retraite.

Le retour de Brazza à Paris, en décembre 1878, fut un triomphe. Mais il ne fallait pas s’endormir en si bon chemin. Car un rival de poids se révélait en la personne de l’actif et entreprenant Henry Stanley, déjà au service du roi des Belges. Et voilà que ce dernier invita Brazza à l’aller voir: c’était pour lui proposer de l’enrôler à son tour dans le Comité d’Etudes du Haut-Congo, dont le siège était à Bruxelles. “Mais, Sire, Votre Majesté oublie sans doute que je suis officier français. Si elle désire quelque chose de moi, c’est au gouvernement de mon pays qu’elle doit s’adresser.” Léopold Il n’en revenait pas. L’entretien était terminé. Brazza alerta ses amis, vit des hommes politiques influents, aussi quand il sollicita sa deuxième mission, on peut dire qu’elle était déjà accordée en haut lieu. Officiellement chargé d’une mission géographique, il s’embarqua à Bordeaux le 27 décembre 1879. Mais Stanley, depuis le 15 août précédent, était déjà à pied d’œuvre.

C’est à partir de cette deuxième mission que Brazza allait trouver un auxiliaire précieux en la personne d’un simple caporal de tirailleurs, nommé Malamine Kamara. C’était un Maure de Saint-Louis, alors âgé de trente ans. Outre l’arabe, le wolof et le peul, il parlait couramment le mpongwè et le pahouin, car il avait tenu garnison au Gabon. Il n’est pas exagéré de dire que, dans le sillage de Brazza, Malamine, jusqu’à sa mort qui surviendra en 1886, sera un des plus fidèles serviteurs de la cause française. Brazza, avec ses faibles moyens, devait mettre les bouchées doubles pour contrecarrer les projets ambitieux de Stanley, dont les moyens étaient dix fois supérieurs. Si Brazza méritait le surnom d’Essa-Minsagha, “le Père-des-Esclaves,” Stanley n’était-il pas, lui, Boula-Matari, “le Briseur-de-Rocs”? En effet, pour se frayer une route à travers le plateau congolais, il faisait sauter les rochers à coups de dynamite! Dans cette course de vitesse vers ce lac que Stanley avait déjà baptisé de son nom, Stanley-Pool, Brazza prit tout de même le temps de fonder Franceville, au confluent du Lébagni et de la Passa. Et il arriva bon premier chez le Makoko pour signer, le 10 septembre 1880, un traité qui plaçait sous le protectorat français tout le pays compris entre les rivières Djoué et Impila. Malamine, promu sergent, resta à la garde du poste où flottait désormais le drapeau tricolore, sur la rive droite du Stanley-Pool. On connait l’anecdote fameuse de l’arrivée de Stanley au poste français. Devant l’attitude calme mais résolue du sergent, qui n’avait pour toute garnison que deux laptots, Stanley dut s’incliner.

Cependant, infatigablement, Brazza poursuivait son œuvre de civilisateur pacifique: projet de route de l’Ogowé au Congo, développement de l’élevage (moutons, porcs, chèvres, ânes), et de cultures variées (légumes, caféiers, vanilliers, orangers), quand, brusquement, il fut rappelé à Paris, tandis que l’enseigne de vaisseau Mizon le remplaçait “provisoirement.” Le premier soin de Mizon fut de rappeler Malamine et d’abandonner ainsi la rive droite du Congo. A Paris, Brazza sentit tout de suite que “ça ne marchait pas.” Des puissances obscures poussaient à l’abandon pur et simple de l’entreprise. On mettait en doute l’opportunité du traité avec le Makoko. Brazza comprit qu’il lui fallait à tout prix sensibiliser l’opinion publique. Il s’y employa avec une énergie farouche: communications aux sociétés savantes, communiqués aux revues et journaux, déclarations sur conférences à travers la France, jusqu’au moment où Ferdinand de Lesseps s’en mêla. Sous l’égide de la Société de Géographie, une conférence au grand amphithéâtre de la Sorbonne se termina en un véritable triomphe pour Brazza, désormais l’homme du jour. Le lendemain, la presse entière s’emparait de l’affaire; Henri Martin accueillait l’explorateur à la Société Historique; le Conseil Municipal de Paris lui décernait sa grande médaille d’or; sa photographie était partout, on la vendait même dans la rue. En quelques semaines, Brazza avait gagné la partie et les bureaux de la rue Royale (où M. de Montaignac n’était plus) n’avaient plus qu’à faire taire leur mauvaise humeur. Le 21 novembre 1882, par 441 voix contre 3, la Chambre des Députés ratifiait le traité passé avec le Makoko. Georges Clémenceau lui-même avait jugé inutile de s’opposer au vote. Le 27 décembre, la Chambre mit en discussion le projet de loi de finances destiné à couvrir les frais d’une troisième mission Brazza dans l’Ouest-Africain. La loi fut promulguée au Journal Officiel le 11 janvier 1883. Un décret du 15 février nomma Brazza lieutenant de vaisseau, en même temps qu’il recevait le titre de commissaire général de la République dans l’Ouest-Africain.

Brazza avait maintenant les moyens qui allaient lui permettre de fonder un empire. Il se mit aussitôt à cette tâche gigantesque, avec une ardeur nouvelle, secondé par des collaborateurs fidèles, au dévouement sans limite, qui avaient noms Charles de Chavannes, Albert Dolisie, Noël Ballay, Giacomo di Brazza, son propre frère. Résumons les premières étapes de cette œuvre:

20 mai 1883, cession à la France de l’embouchure du Nyari-Kouilou et de la côte de Loango;

18 mars 1884, les Bafourou, enfin apprivoisés, descente de l’Alima jusqu’au Congo;

23 avril 1884, confirmation solennelle du traité de protectorat par le Makoko;

30 septembre 1884, fondation de Brazzaville.

Mais plusieurs Etats regardaient avec convoitise cette portion de l’Afrique. Allait-on laisser la France et la Belgique se partager tout le pays entre la chaîne de l’Adamawa, le bassin du Congo et… le lac Tchad? Tandis que l’Espagne prenait pied au nord de Libreville, le Portugal réclamait les bouches du Congo et l’Allemagne jetait son dévolu sur le Cameroun. Bismarck se posa comme arbitre et proposa une conférence internationale à Berlin pour régler les différends. Ballay y représenta la France avec le baron de Courcel. Le 26 février 1885, l’acte de Berlin, puis des accords bilatéraux avec l’Association Internationale (belge en fait) sauvegardaient pratiquement les intérêts français. Là-dessus, arriva la chute de Jules Ferry, le 30 mars 1885, à la suite de la soi-disant défaite de Lang-Son, qui entraîna le second rappel de Brazza. Ce dernier dut entreprendre à nouveau une campagne pour regagner l’opinion publique et emporter les décisions nécessaires: 21 janvier 1886, une conférence au Cirque d’Hiver, présidée par Ferdinand de Lesseps, réunit 5 000 personnes et se termina dans un enthousiasme inouï. Mauvaise humeur des bureaux de la Marine et des Colonies, qui soumirent Brazza au régime des vexations. On lui rappela vertement qu’il devait soumettre le texte de ses discours à ses chefs hiérarchiques avant de les prononcer! Mais si l’amiral de Montaignac et Jules Ferry n’étaient plus là pour défendre Brazza, celui-ci allait trouver un nouveau soutien, et d’importance, en la personne de Gabriel Hanotaux, qui venait d’entrer au service des protectorats du ministère des Affaires étrangères. Et l’opinion publique ne lâchait pas.

27 avril 1886, décret créant les colonies du Gabon et du Congo Français, et nommant Pierre de Brazza commissaire général; 29 juin, second décret nommant Noël Ballay lieutenant-gouverneur du Gabon; 20 août, troisième décret nommant Charles de Chavannes délégué du commissaire général et résident du Congo Français. 5 mars 1887, Brazza était de retour à Libreville avec ses fidèles lieutenants et de nouveaux collaborateurs: l’ingénieur Léon Jacob, Paul Crampel, Gaston Gaillard. Entre temps, Giacomo avait reconnu le bassin de la Sébé, la ligne de partage des eaux des bassins de l’Ivondo et de la Likona, puis descendu la Likouala. Rentré à Rome, Giacomo devait y mourir un an après, terrassé par les fièvres et l’épuisement. Organisation, colonisation, pacification… mais aussi explorations, et envoi de missions vers le nord, vers le Tchad. Pour ces dernières, Brazza allait être puissamment aidé par le prince d’Arenberg qui, en 1890, fondait le Comité de l’Afrique Française.

Trois missions furent mises sur pied presque simultanément. Par tant de points différents, elles devaient converger vers le Tchad: la mission Crampel de l’Oubangui, la mission Monteil du Niger, la mission Mizon de la Bénoué. La première fut massacrée à el Kouti le 8 avril 1891 par les hommes de Rabah. La seconde atteignit le Tchad et rentra en France par la Tripolitaine en décembre 1892. Mais pour barrer la route aux Allemands qui voulaient joindre leur Cameroun à l’Etat indépendant du Congo, il fallait de toute urgence une quatrième mission, que Brazza confia à Casimir Maistre. Celui-ci n’étant pas prêt, Brazza partit lui-même: remontée du Congo, puis de la Sangha, fondation de Bania (12 janvier 1892), aux portes de l’Adamawa, exploration de la Haute-Mambéré et de la Kadéï, rencontre de Mizon dont on était sans nouvelles (7 avril). Mizon, malgré les obstacles semés sur sa route par la Royal Niger Company (anglaise), avait d’ailleurs magnifiquement travaillé achevant d’ouvrir la route du Tchad et commençant l’encerclement du Cameroun. Pour affirmer cet encerclement, Brazza installa un poste solide à Koundé. La mission Maistre prit le relais et, par de nombreux traités avec les chefs indigènes, assura la possession des pays entre Oubangui, Baguirmi et Adamawa. Le 15 mars 1894, un accord avec l’Allemagne régularisa la situation. Il restait à aller au Tchad. Ce fut ce qui incomba à la mission Gentil. Elle remonta l’Oubangui jusqu’au confluent de la Kémo, établit des postes sur la Nana, gagna le Chari et planta enfin le drapeau français sur la rive méridionale du lac en 1897.

Entre temps, le 15 août 1895, dans une chapelle de la rue Monsieur à Paris, Pierre de Brazza avait épousé Thérèse de Chambrun. Cependant, les bureaux devenaient de plus en plus tracassiers. Brazza recevait notes sur notes dans lesquelles on lui reprochait son absence de sens administratif, sa mauvaise gestion financière, à lui qui rognait déjà tant sur ses maigres crédits! Son dernier projet de budget lui avait été retourné non approuvé. On oubliait qu’il avait engagé sa fortune et celle de sa famille pour faire le Congo Français. Mais le plus grave n’était pas là. Des vues doctrinales diamétralement opposées commençaient à dresser l’administration contre Brazza. Le gouvernement voulait appliquer au Congo Français des procédés semblables à ceux de l’Etat indépendant, c’est-à-dire le régime des monopoles. Or Brazza combattait de toutes ses forces ces théories, persuadé qu’elles ne faisaient que servir le seul intérêt de la grande finance, en jetant sur le marché boursier des valeurs artificiellement gonflées, porte ouverte aux pires spéculations. Et la grande finance gagna la dernière manche. A peine convalescent d’une menace de bilieuse hématurique, Brazza apprit brutalement qu’il était relevé de son poste, sans la moindre explication. “Monsieur le Commissaire général, J’ai l’honneur de vous informer que par arrêté en date du 2 janvier 1898 je vous ai placé dans la situation en disponibilité avec traitement à compter du 13 janvier 1898, date à laquelle prendra fin le congé de convalescence dont vous êtes titulaire. Signé: le Ministre des Colonies.” C’est ainsi qu’en cinq lignes, le gouvernement de la République remercia Pierre de Brazza d’avoir donné le Congo, le Gabon, l’Oubangui-Chari et le Tchad à la France.

Alors les rapaces se jetèrent sur ce Congo pour en sucer la moelle tout à leur aise: quarante-deux concessions pour commencer. Et Brazza ne se sentit plus de force à relever le défi. Tout n’était pas fini pourtant. Dans cette malheureuse Afrique Equatoriale durant sept ans les choses allèrent de mal en pis. Des scandales éclatèrent, dont les victimes étaient toujours les indigènes, livrés sans défense aux pires cupidités. L’opinion publique fut alertée. On réclamait une enquête, des sanctions. Emile Loubet était alors Président de la République. Il pensa à Brazza. Qui, mieux que lui, pouvait mener à bien une telle enquête? Brazza, pressenti, hésita, à cause surtout de son état de santé de plus en plus déficient. Loubet fit vibrer la corde sensible, celle du devoir, et Brazza accepta. La mission d’enquête quitta Marseille le 5 avril 1905 et débarqua à Libreville le 29. Sans souci de la fatigue et de souffrances physiques de plus en plus pénibles, Brazza se lança à corps perdu dans cette dernière mission. Il visita tout et, en certains endroits, découvrit des choses qu’on avait du mal à imaginer, comme ces camps d’otages où femmes et enfants répondaient du travail auquel les hommes étaient astreints tels des forçats. C’était le retour à l’esclavage. Ainsi pendant quatre mois pleins. Mais l’ancien commissaire général était à bout de forces. De retour à Brazzaville, il dut s’aliter pendant dix jours. Enfin le 29 août, se sentant mieux, il décida de partir. Libreville, ralliement de tous les membres de la mission qui, de leur côté, avaient sillonné d’autres parties de la colonie, Hoarau-Desruisseaux, Saurin, Loisy, Félicien Challaye … Le paquebot Ville de Maceió appareilla.

Au large de la Côte-d’Ivoire, Pierre de Brazza fit appeler Hoarau-Desruisseaux. “Je suis perdu, lui dit-il… je vous passe tous les pouvoirs que j’ai reçus de M. Clémentel. Ramenez la mission en France et faites tout pour qu’éclate la vérité et que la justice s’exerce.” Dans les jours qui suivirent, le mal s’aggrava. A l’escale de Dakar, il fallut débarquer Brazza et le transporter à l’hôpital militaire. Il y expira le 14 septembre 1905, entre Thérèse, sa femme, et le commandant Mangin. Pour sa dernière demeure on parla du Panthéon, des Invalides, mais lui-même avait choisi la terre d’Afrique. Il fut inhumé à Alger, au cimetière de Moustafa supérieur. L’épitaphe gravée sur son tombeau se termine par ces mots:

“Sa mémoire est pure de sang humain.”

Georges Cerbelaud Salagnac


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Cet article, réimprîmé ici avec permission, est tiré d’Hommes et Destins: Dictionnaire biographique d’Outre-Mer, tome 2, volume 2, publié en 1977 par l’Académie des Sciences d’Outre-Mer (15, rue la Pérouse, 75116 Paris, France). Tous droits réservés.