Rolland, Claude

1910-1973
Église Catholique
Madagascar

Né le 17 août 1910 à Santec (Finistère), Claude Rolland est le second d’une famille de cinq enfants. A dix-neuf ans il entre au noviciat des Pères de la Salette. Ordonné prêtre, il arrive à Morondava (côte ouest de Madagascar), en 1938. Treize ans de vie missionnaire lui donnent une connaissance directe des milieux et des problèmes malgaches, qui lui seront précieux pendant son épiscopat.

Il est nommé vicaire général du diocèse d’Antsirabe en 1954 et est consacré évêque en 1956. C’est la période où la vie politique à Madagascar se met à bouillonner, avec la promulgation de la Loi-Cadre. Il réalise dans sa personne une synthèse des aspirations nationales et des inquiétudes religieuses de son peuple.

En 1960, année de l’indépendance de Madagascar, il présente sa démission, pour qu’un prêtre malgache prenne la direction du diocèse d’Antsirabe, qui est parmi les plus importants et peuplés de l’Ile. Le Cardinal Agagianian lui écrit: “Je connais les sentiments qui vous ont dicté cette démarche. C’est une bénédiction pour l’Église que d’avoir des évêques missionnaires disposés à s’effacer pour permettre l’accession du clergé indigène à l’épiscopat. Ne pensez plus à votre démission, n’y pensez plus…” (A.C.M. “Aspects du Christianisme à Madagascar,” janv.-fév. 1974, p. 205).

Nous voudrions évoquer la figure de Mgr. Rolland à travers deux documents qui font corps avec sa biographie et expriment son œuvre pastorale. Ces documents intéressent aussi l’histoire immédiate des rapports entre le Christianisme et le pouvoir politique dans les pays du Tiers Monde, en particulier à Madagascar.

Il s’agit de deux lettres adressées aux chrétiens de son diocèse d’Antsirabe. La première est datée de Noël 1956 et porte le titre: Le devoir du temps présent. L’autre est du 1er mai 1964 et développe un thème qui reste d’une actualité brûlante: Les chrétiens. La lutte contre la misère. Le développement économique. Le devoir du temps présent.

Quelques notes vont nous éclairer sur la portée de ce premier document. Quand il le publia, Mgr. Rolland était évêque d’Antsirabe depuis presque un an. Il s’agit d’une méditation sur la pensée de l’Église concernant la question coloniale, méditation composée à partir d’une conférence que l’évêque avait donnée à ses prêtres quelque temps auparavant. Diffusée en malgache et en français, elle contenait des idées que Mgr. Rolland avait lentement mûries pendant vingt années de travail missionnaire. Depuis son arrivée dans l’Ile en effet, il avait pu vivre les moments cruciaux de l’histoire contemporaine du peuple malgache: Seconde Guerre Mondiale, invasion anglaise en 1942, renaissance du mouvement nationaliste, événements de 1947. Tout un enchaînement de faits qui devaient engendrer douloureusement la nouvelle nation malgache.

En 1947 les évêques de l’Ile avait fait une timide déclaration collective sur la légitimité du nationalisme: en 1953, la hiérarchie catholique prit une position plus nette vis-à-vis du problème de l’Indépendance nationale. Mgr. Rolland, encore simple prêtre, participa à l’élaboration de cette nouvelle déclaration.

La lettre sur Le devoir du temps présent trace les grandes lignes de ce mouvement. Mais son importance provient surtout du contexte immédiat dans lequel elle a été publiée. La Loi-Cadre venait d’être promulguée à Madagascar et dans les autres pays de la France d’outre-mer (23-6-1956). Cette loi accordait le suffrage universel et un pouvoir plus élargi aux assemblées territoriales. A Madagascar l’état de nécessité proclamé après la rébellion de 1947 et interdisant les groupements politiques était levé. L’activité des partis politiques pouvait reprendre, un souffle d’idées nationalistes circulait librement dans la Grande Ile.

Mais la Loi-Cadre n’allait pas au-delà d’une certaine autonomie administrative, sans apporter de changements substantiels dans les rapports avec la France. C’est pourquoi elle ne pouvait pas satisfaire les milieux nationalistes qui parlaient plutôt d’indépendance.

La lettre de Mgr. Rolland vient s’insérer dans ce climat réchauffé par la propagande des différents partis et idéologies politiques. Le texte, susceptible d’intéresser tous les catholiques de Madagascar, est proposé par quelqu’un à la signature de tous les évêques de l’Ile. Il est finalement adressé au diocèse d’Antsirabe et signé par son auteur qui en assume, seul, la responsabilité.

Sans la citer explicitement, l’évêque présente le contenu de la Loi-Cadre à ses chrétiens, en leur expliquant les transformations politiques en cours. Partout se développent “des aspirations vers une nouvelle forme de gouvernement…Madagascar n’est pas resté en dehors de ce courant mondial.”

Souligner ce contexte international revenait à donner davantage de force à la question malgache. Ce n’est pas une Loi-Cadre, fût-elle d’inspiration socialiste que la peuple attendait. Aussi la seconde partie de la lettre va-t-elle plus loin que la loi elle-même, en remettant sur le tapis le mot “Indépendance” qui était le mot-clé de la question et en développant la ligne politique annoncée par les évêques en 1953. Ceux-ci en effet avaient affirmé un principe théorique qui avait besoin d’être traduit dans la réalité. Mgr. Rolland enseigne donc à ses chrétiens: “Vous avez le droit et le devoir d’aimer votre pays, de désirer et de promouvoir son indépendance. Ce droit et ce devoir sont inscrits dans le cœur de tous les hommes et nul ne peut le dénier.”

C’est la première fois qu’apparaissent les notions de droit et devoir associées, unifiées, dans un document d’évêque, appliquées à un problème aussi fondamental que celui de l’Indépendance nationale.

L’ensemble de la lettre est un encouragement à l’action politique dans le sens d’une émancipation totale vis-à-vis des puissances coloniales.

Certes ce ne sont pas seulement des documents comme la déclaration de 1953, ou comme la lettre de Mgr. Rolland qui ont été les causes directes de la décolonisation. Celle-ci devait être l’aboutissement d’une évolution lente et difficile à laquelle l’Église a apporté “sa pierre” parfois hésitante, parfois isolée, souvent “à contre-courant.” Il nous est agréable de penser à cet évêque d’Antsirabe qui s’était imprégné des problèmes malgaches, s’était assimilé l’âme, la culture et la langue du peuple que l’Église lui avait confié. Il n’était pas seulement engagé dans un témoignage exclusivement spirituel, sa présence était aussi un encouragement dans la lutte des chrétiens pour bâtir leur cité terrestre.

Les Chrétiens…le développement économique.

Le second document est plus proche de nous, parce qu’il touche des problèmes particulièrement actuels. Le titre montre bien le niveau où va se situer la réflexion de l’évêque.

Cette lettre s’insère, elle aussi, dans son contexte bien précis et constitue un examen de la situation de Madagascar au début de son indépendance, à un moment où les espérances et les projets se mêlaient à des illusions dangereuses.

C’était la période où la nation se préparait au lancement du premier plan quinquennal qui devait effectivement démarrer par la Loi-programme du 9 juin 1964.

L’évêque donne d’abord au problème du développement une dimension mondiale et humaine: “Madagascar est l’une des terres où doit s’accomplir ce développement économique, culturel, fraternel de l’humanité.” L’on peut relire le tableau qui reste encore actuel, où il trace les grandes lignes de la misère dans le monde et des difficultés de Madagascar en particulier. Certains points de ce tableau n’ont peut-être pas été suffisamment exploités par les techniciens qui élaboraient le premier plan: par exemple ainsi la place primordiale de l’agriculture et de l’élevage dans les structures économiques malgaches et la nécessité d’orienter l’industrie vers l’agriculture, points que la lettre traite en profondeur.

En même temps Mgr. Rolland dénonce la situation néo-coloniale qui s’instaure à Madagascar comme dans plusieurs autres pays du Tiers-Monde: “Les grandes entreprises sont d’ordre commercial, exportation de matières premières et importations de produits manufacturés; elles n’enrichissent pas le pays.” Ce thème de la persistance du pacte colonial, devait être repris, presque dans les mêmes termes, par la lettre des évêques sur le développement, en 1972, qui sera un des derniers documents de la conférence épiscopale à porter la signature de Mgr. Rolland.

Mais la partie plus importante de la lettre de 1964, concerne l’engagement des chrétiens dans cette lutte de libération qu’est le développement. Jésus-Christ n’a pas donné de théories philosophiques pour atteindre la vie éternelle. Le salut jaillit de l’adhésion à sa personne et cette adhésion prend un caractère concret dans le service des hommes: “Il n’est pas besoin de redire longuement que la misère des hommes est un appel immédiat de l’Évangile: la loi première en est en effet la fraternité de tous les hommes dans le Christ, à ce point que le moindre acte d’amour pour les plus petits d’entre eux porte en réalité sur le Christ à eux identifié.”

La méditation de Mgr. Rolland s’élargit à ce point: il n’est pas question de “bienfaisance paternaliste, octroyée par quelques bonnes œuvres.” Même si elle n’est pas à négliger, l’aumône est une solution provisoire qui ne change pas les conditions de misère. “Il faut viser…la promotion des uns et des autres à une vie humaine capable d’assumer au niveau de chacun, les responsabilités personnelles, civiques. Vérité qui joue tant pour les individus adultes, que pour les peuples, dont le développement ne s’accomplit qu’en dépassant les bienfaits préalables d’une simple assistance en régime de tutelle.”

Mgr. Rolland atteint le fond du problème du développement quand il aborde le thème des motivations du travail. L’homme est le coopérateur de Dieu dans l’organisation de l’univers. Par son activité il est appelé à dominer la nature et à l’explorer pour porter à maturation les germes du progrès qu’elle contient. Cette insertion de l’activité humaine dans l’exploitation des ressources naturelles ne se fait pas sans affrontement.

C’est ici alors qu’on trouve la signification du travail qui est “l’acte de cet affrontement de l’homme et de la nature.” Le développement n’est que l’“heureux bienfait” de ce travail, le résultat d’une lutte “austère et continue,” conduisant à une libération des contraintes imposées par la nature.

Il s’agit d’un effort individuel et collectif où le chrétien a un rôle primordial à jouer: “Pour être homme il faut que tous les hommes soient des hommes; chaque humain désormais est personnellement concerné par tous les autres humains. Quelle chance pour le chrétien de reconnaître sa loi évangélique s’inscrire en filigrane dans les conditions mêmes du développement.”

En marge de cette simple méditation de Mgr. Rolland sur l’Évangile, on peut se demander pourquoi les chrétiens ne trouvent pas la force de réaliser effectivement cet engagement; pourquoi, hier comme aujourd’hui, les réflexions comme celles qu’apporte cette lettre, se multiplient sans transformer presque rien.

Pietro Lupo


Œuvres:

Lettres:

Le devoir du temps présent, Antsirabe, 1956.

Les Chrétiens. La lutte contre la misère. Le développement économique, Antsirabe, 1964.

Ndeha isika (en malgache). Manuel des réunions dominicales sans prêtre. Antsirabe, 1959.

Pietro Lupo, Mgr. Claude Rolland: sa place dans l’histoire contemporaine de Madagascar, dans Lumière, 4-11-1973 (La présente notice est un résumé de cet article).

Pietro Lupo, Église et décolonisation à Madagascar, Ed. Ambozontany, Fianarantsoa, 1975.

Tanguy (P.H.), Monseigneur Claude Rolland dans A.C.M. (Aspects du Christianisme à Madagascar). Janv.-fév. 1974, pp. 203-206.

Saint-Jean (R.), La Pâque de Monseigneur Rolland, ibid., pp. 207-210.


Cet article, réimprîmé ici avec permission, est tiré d’Hommes et Destins: Dictionnaire biographique d’Outre-Mer, tome 3, publié en 1977 par l’Académie des Sciences d’Outre-Mer (15, rue la Pérouse, 75116 Paris, France). Tous droits réservés.