Claverie, Pierre (B)

Claverie Pierre, évêque d’Oran
Il est né à Alger le 8 mai 1938. A vingt ans, il est admis dans l’Ordre Dominicain. Études en France, en Algérie et au Caire. Ordonné prêtre le 4 juillet 1965. Après son ordination, il revient en Algérie. “Envoyé sur la terre de mon enfance, j’ai tout redécouvert”, dira-t-il. Consacré évêque d’Oran le 2 octobre 1981.
Mgr Claverie a été victime d’un attentat à la bombe. Avec lui est décédé Mohamed Bouchikhi, un jeune musulman qui remplaçait pour quelques jours le chauffeur de l’évêque[1]. De retour de l’aéroport de la capitale, “le 1er août 1996, à 22h48, ils entrent dans l’évêché et allument la lumière du vestibule. Une forte explosion retentit: tous deux sont tués sur le coup, Pierre Claverie, la tête sur le seuil de sa chapelle et Mohamed, derrière lui, au bas des marches. Les sœurs qui les ont entendus rentrer depuis la maison voisine accourent: Pierre et Mohamed gisent, sangs mêlés, dans une entrée dévastée. Le choc, terrible, est venu d’une porte en fer donnant sur une ruelle, habituellement gardée”[2].
Beaucoup de musulmans étaient présents dans l’église Saint-Eugène pour dire adieu à l’évêque assassiné par le GIA[3]. La messe fut présidée par le cardinal B. Gantin, envoyé du Pape. Mgr H. Teissier a écrit que ces funérailles furent “une assemblée unique et probablement jamais vue depuis quatorze siècles qu’existe l’islam. Cette assemblée chrétienne où la majorité de musulmans pleuraient et célébraient un frère évêque dont le ministère avait sens non seulement pour la communauté chrétienne mais pour un grand nombre de personnes dans la communauté musulmane”[4].
“Son assassinat relève de la folie, des forces du mal. Il salit l’image de l’islam. En perdant Mgr Claverie, musulmans et chrétiens ont perdu une occasion de se rencontrer. Mais il nous reste son témoignage… Je suis émerveillé et interpellé par la volonté des chrétiens de rester là-bas, malgré tout. Ils sont témoins de la richesse de l’Algérie, ils sont un bataillon supplémentaire pour construire ce pays”, a affirmé Soheib Bencheick, grand mufti de Marseille.
Que faites-vous là-bas?
Issu d’une famille française en Algérie depuis trois générations, Pierre Claverie se sentait tout naturellement algérien. Excellent connaisseur de l’islam, il croyait à la nécessité d’un vrai dialogue des religions pour avancer vers la paix. Les violences des années 1990 avaient confirmé son choix pour un dialogue franc et le refus de toutes les intolérances, de tous les intégrismes. Lui-même a illustré un jour la vision à laquelle il voulait consacrer son activité pastorale: “Il me semble que le pluralisme est un défi majeur de ce temps. Nous sommes proches les uns des autres, nous vivons les uns chez les autres: allons-nous perpétuer nos querelles et nos guerres? Allons nous reprendre nos conquêtes et relancer nos anathèmes en laissant libre cours à notre volonté de puissance et de domination?”[5]
Quand on lui demandait si, pour des raisons de sécurité, le personnel religieux ne devait pas quitter le pays, il répondait:
“Notre départ ne résoudrait aucun problème, mais il consacrerait le rejet définitif de nos différences. Il signifierait que nous acceptons, une fois pour toutes, le fait qu’il est impossible, pour des hommes différents, de s’entendre. En Algérie ou ailleurs, y compris en Europe. Depuis le début du drame algérien, on nous a souvent demandé: “Que faites-vous là-bas? Pourquoi y restez-vous?” À cause de Jésus, rien d’autre. Nous n’avons aucun intérêt à sauver. Nous ne sommes pas poussés par je ne sais quelle perversion masochiste ou suicidaire. Nous n’avons aucun pouvoir, mais nous sommes là comme au chevet d’un ami malade, en silence, en lui serrant la main ou en épongeant son front. À cause de Jésus, parce que c’est lui qui souffre là, dans cette violence qui n’épargne personne, crucifié à nouveau dans la chair de milliers d’innocents. Comme Marie, sa mère, et saint Jean, nous sommes là, au pied de la Croix, où Jésus meurt, abandonné des siens et raillé par la foule. N’est-il pas essentiel pour le chrétien d’être présent dans les lieux de souffrance et de déréliction? Que serait l’Église de Jésus Christ, elle-même Corps du Christ, si elle n’était pas là d’abord? Je crois qu’elle meurt de n’être pas assez proche de la Croix de son Seigneur. Si paradoxal que cela puisse paraître, comme le montre bien saint Paul, sa force, sa vitalité, son espérance et sa fécondité lui viennent de là. Pas d’ailleurs. Tout, tout le reste n’est que poudre aux yeux, illusion mondaine. Elle se trompe elle-même, et elle trompe le monde lorsqu’elle se situe comme une puissance parmi d’autres, comme une organisation humanitaire, comme un mouvement évangélique à grand spectacle”[6].
Il se sentait placé entre “deux islams”: l’islam convivial et modéré qui fait le fond de la mémoire et des traditions du peuple algérien - un peuple qui ne lui ménageait pas son affection - et l’islam radical et combattant des groupes armés. La terreur exercée par les partisans du second sur ceux du premier s’était consolidée grâce à des dizaines de milliers de meurtres et une rhétorique fanatique que Claverie n’hésita jamais à démonter. À l’hebdomadaire La Vie il avait déclaré qu’il avait pris l’habitude, en sortant de chez lui, de regarder s’il n’y avait pas de silhouette suspecte alentour. Et de faire des détours pour dérouter d’éventuels poursuivants. “Mais on apprend à vivre avec la peur et à la dominer”, ajoutait-il en souriant. Et il continuait de sillonner les routes de son diocèse[7].
“J’ai milité pour le dialogue et l’amitié …cela mérite probablement la mort, j’en assume le risque. Le maître mot de ma foi est aujourd’hui le dialogue; non par tactique ou par opportunisme, mais parce que le dialogue est constitutif de la relation de Dieu aux hommes et des hommes entre eux”. Il a été enterré avec l’étole sur laquelle était brodé “Allah mahabba”, Dieu est amour.
P. Neno Contran et Abbé Gilbert Kadjemenje
Sources
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Des notes écrites dans son agenda, il ressort que le chauffeur était conscient du danger qu’il courait du fait de travailler avec des chrétiens. “Pour tous ceux qui ont aidé ma famille, évêque, prêtres et sœurs, je suis prêt à donner ma vie”.
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J-J Pérennès, Pierre Claverie. Un algérien par alliance, Paris, Cerf, 2000, p. 369-370.
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Groupe Islamique Armé.
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Lettres d’Algérie, Paris, Bayard-Centurion, 1998, p. 75.
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08.05.1994.
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Homélie, 23.06.1996.
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Jean-Pierre Manigne, n° 2658, 08.08.1996.
Cet article est reproduit, avec permission, de Contran, P. Neno, et Abbé Gilbert Kadjemenje, Cibles: 240 prêtres africains tués, (Kinchasa: Afriquespoire, 2002): 8-11. Tous les droits sont réservés.
